Le principal mérite des grands romanciers consiste à écrire des romans, tout simplement. Au gré des commémorations, on célèbre le génie stylistique de Céline (tout en posant systématiquement cette question d’une étourdissante stupidité : un génie peut-il être nazi ?), le foisonnement romanesque de Dostoïevski, la colossale Comédie humaine de Balzac…et puis on recommence à ânonner tous les poncifs de la critique littéraire française contemporaine, lesquels sont tous, sans exception, absolument incompatibles avec l’œuvre de ces grands écrivains.

Que lit-on en effet, à longueur de colonnes, dans les pages littéraires de pratiquement tous les journaux ? Il faut éviter tout pathos et privilégier constamment la sobriété. On doit se garder d’utiliser trop d’adjectifs. Les meilleurs phrases sont les plus courtes. Améliorer son style revient toujours à le simplifier. L’alpha et l’omega des « ateliers d’écriture »  qui pullulent depuis quelques années se résume d’ailleurs à l’impératif suivant : enlever tous les mots qui ne sont pas strictement nécessaires à la compréhension du propos. Il va sans dire qu’en vertu de cet oukase, le texte de l’ « Hamlet » de Shakespeare devrait se résumer à : « voilà un gars qui n’est pas au mieux ». Tous ces lieux communs expliquent que tant de romans actuels, fidèles à ce nouveau canon, ressemblent, au choix, à un interminable rapport de police ou à un arrêt du Conseil d’État. Cette perspective a d’ailleurs largement contaminé le cinéma où l’on ne compte plus les films salués par la critique pour leur économie de moyen (surtout ne jamais reculer devant un plan fixe de 10 minutes sur un cendrier, contre toute attente, ça marche encore) et leur « pudeur » (comprendre que le spectateur doit saisir intuitivement tout le tumulte intérieur d’un personnage quand celui-ci fronce légèrement un sourcil).

Le minimalisme, c’est tout de même plus moderne ma bonne dame

Il suffit de lire une page de Balzac, de Céline ou de Dostoïevski (et de quantité d’écrivains réputés plus sobres comme Stefan Zweig ou Nabokov) pour constater que, selon ces critères aujourd’hui dominants, ils devraient être impitoyablement répudiés par les critiques du jour. Mais il existe une parade infaillible, que ne manquent pas d’utiliser abondamment les « spécialistes » actuels de la littérature, qui consiste à affirmer benoîtement que « les temps ont changé », qu’on n’est plus au 19ème siècle ni même au 20ème, qu’on ne peut plus écrire de la même façon qu’autrefois et tutti quanti. Il est amusant de constater que ces « arguments » (évidemment jamais étayés puisqu’ils sont présentés comme des évidences) sont exactement les mêmes que ceux qui servent à justifier la dérégulation économique et la dislocation de l’État-providence. Oui, c’est vrai, autrefois la Sécurité Sociale était considérée comme un motif de fierté nationale mais, bon, vous comprenez, les temps ont changé, on n’est plus au 20ème siècle.

Le même refus obstiné du romanesque se retrouve dans les thèmes de prédilection des romans actuels puisqu’une très grande partie d’entre-eux appartient à l’une de ces quatre catégories : l’autofiction (généralement nettement plus « auto » que « fiction »), le fait divers s’étant effectivement produit dans la vraie vie réellement réelle, le rapport de l’écrivain à ses lecteurs ou à « l’acte même d’écriture » (aussi étrange que cela puisse paraître, beaucoup de gens cultivés parviennent encore à utiliser cette expression sans pouffer), la biographie romancée d’une célébrité (Marilyn Monroe, Che Guevara ou Jacques Chirac, peu importe).

Hétéro-beauf, l’insulte dont on ne se relève pas

S’ajoutent à cela, dans nos pages littéraires, des observations tout à fait saugrenues mais incessantes sur le caractère « hétéro-beauf » de tel personnage de roman (pourquoi diable ne lit-on jamais nulle part l’expression « homo-beauf » ?), sur la vision des femmes scandaleusement réactionnaire de tel auteur ou l’inexplicable absence d’empathie prolétarienne de tel autre (là aussi, on retrouve les mêmes obsessions maniaques à propos du cinéma puisque, par exemple, le cinéaste Arnaud Desplechin se voit régulièrement reprocher de ne faire que des films sur « les bourgeois » ; critique qui devrait invalider  toute la Comédie humaine de Balzac).

On a atteint des sommets dans cette réduction moralisatrice et politicienne du roman avec les polémiques autour du dernier livre de Michel Houellebecq, « Soumission », puisque ses défenseurs (Alain Finkielkraut, par exemple) comme ses contempteurs (Edwy Plenel) ne semblent pas s’être rendu compte qu’il s’agissait d’un roman. Et beaucoup de critiques littéraires ont adopté la même approche alors que, quoi qu’on pense de lui, le principal mérite de Houellebecq est, comme Balzac, d’écrire de vrais romans (la principale critique qu’on peut faire à « Soumission » est d’ailleurs, précisément, d’être son livre le plus faible, littérairement parlant).

Entre le roman américain contemporain qui ressemble trop souvent à un scénario de cinéma délayé et le roman français qui a honte de lui-même, la littérature doit conserver toute sa place. Avec beaucoup, énormément, d’adjectifs (et même des adverbes, pour les plus audacieux).

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