Dans Le Bon Cœur, (2018, La Table Ronde), Michel Bernard avait fait le pari fou de nous raconter la vie de Jeanne d’Arc. Une entreprise extrêmement audacieuse puisque la Pucelle d’Orléans a été ensevelie depuis des lustres sous les fantasmes et les manipulations des idéologues et des politiciens. On avait été d’autant plus impressionné par ce roman qui parvient avec brio à restituer à la fois l’épaisseur historique d’une époque (la guerre de cent ans) et l’humaine singularité des individus.

Dans Le Bon Sens (2020, La Table Ronde), Michel Bernard examine la genèse et le déroulement du procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc. Nous sommes en 1449, le roi de France Charles VII s’apprête à reprendre Rouen aux Anglais. Le Dauphin moqué et humilié, le roitelet réfugié à Chinon, incapable de défendre son royaume contre l’envahisseur, s’est métamorphosé en monarque triomphant. La reconquête a commencé 20 ans auparavant, de manière fort discrète, quand une jeune fille inconnue prénommée Jeanne est venue rencontrer le roi pour lui transmettre un message divin. Elle a libéré Orléans assiégée, elle a accompagné Charles à Reims pour qu’il y soit sacré, elle est devenue une légende. Et puis elle est morte, sans gloire. Capturée par les Bourguignons (ennemis du roi de France), au cours d’une bataille marginale dont elle avait pris l’initiative téméraire, elle fut vendue aux Anglais. Jugée à Rouen pour hérésie, on la brûlât.

En 1449, tout le monde semble avoir oublié Jeanne d’Arc. Ou du moins, presque tout le monde car dans la librairie archiépiscopale de Rouen, Guillaume Manchon, l’archiviste, veille sur les comptes-rendus du procès et du jugement de condamnation à mort pour hérésie de Jeanne d’Arc. Ces archives, qui d’une certaine manière sont le personnage principal du roman, vont permettre à quelques individus de déclencher la procédure de révision du procès de Jeanne et sa réhabilitation. Le roman retrace cette aventure nichée dans la grande histoire de la Guerre de cent ans en convoquant une série de figures historiques qu’il parvient toujours, c’est sa grande force, à incarner en êtres humains de chair, d’os et de désirs. On fera ainsi la connaissance du peintre Jean Fouquet auquel le roi ordonne, à ses risques et périls, de peindre son portrait ; de la maîtresse de Charles VII, Agnès Sorel, étrange hybride de Marilyn Monroe et de la Vierge Marie ; de Guillaume Bouillé, conseiller du roi décidé à obtenir la réhabilitation de Jeanne, quitte à manipuler son souverain, et de bien d’autres encore.

Dans une langue qui se garde aussi bien de la boursouflure rhétorique que de la sécheresse du rapport de police, Michel Bernard nous plonge dans une époque révolue mais en faisant revivre le XVe siècle, c’est aussi l’éternelle condition humaine qu’il nous donne à voir.

Le Bon Sens, Michel Bernard, éditions de La Table Ronde, 20 euros

Entretien avec Michel Bernard

Avez-vous le sentiment d’avoir écrit un roman historique ?

C’est toujours gênant d’essayer de placer dans une catégorie préexistante un ouvrage qui par nature est personnel. Indéniablement, la trame de mon roman est historique, même rigoureusement historique, je n’ai pas inventé les faits. En revanche, concernant les personnages qui ont réellement existé, on ne les connaît pas bien, on ne les connaît même quasiment pas. On a seulement quelques éléments factuels. On sait surtout ce qu’ils ont signé et donc, eux, je les ai en quelque sorte doté d’une personnalité. Ce sont des signatures, des noms sur des documents et j’en ai fait des personnages. C’est en cela qu’on peut caractériser mon livre comme un roman historique. Je n’ai pas inventé l’intrigue mais j’ai fait exister des personnages.

La peinture occupe une place importante dans Le Bon Sens. Comment parler d’un art qui se passe des mots ?

Ce n’est pas la première fois que je traite d’un peintre puisque j’ai écrit Deux remords de Claude Monet dont le personnage central est Monet et dont l’un des personnages “secondaires” est l’autre peintre, ami de Monet, Frédéric Bazille. Je pense que la peinture appelle le commentaire. Autant la musique, c’est difficile, sauf peut-être pour des spécialistes qui peuvent parler en techniciens, mais la peinture appelle naturellement le commentaire parce qu’une peinture, en tout cas celle qui m’intéresse, est une image. Et les images, c’est ce qu’on propose immédiatement aux enfants quand ils apprennent à lire et à écrire, elles font venir des mots. Et c’est d’ailleurs ainsi qu’on leur apprend les mots. On montre une image à un enfant et on lui apprend qu’elle correspond à tel mot. Donc, au contraire, je pense que la peinture appelle naturellement les mots. Les peintres ne donnent-ils pas souvent un nom à leurs tableaux ?

La difficulté, c’est d’essayer de parler de façon originale d’œuvres qui sont très connues. Et dans le cas de Deux Remords de Claude Monet, mais aussi dans le cas de Jean Fouquet que j’ai introduit dans cette histoire de la réhabilitation de Jeanne d’Arc, mon propos était de faire en sorte que la peinture ne soit pas un élément du décor mais qu’elle soit un élément de l’action, qu’elle contribue à faire progresser le roman. Dans le cas de Fouquet, dans Le Bon Sens, cela nous permet d’approcher le roi, de l’approcher physiquement. Et même de se trouver quasiment en tête-à-tête avec lui puisqu’il pose.

Il est vrai que nous connaissons Charles VII essentiellement par son portrait. Les chroniqueurs de l’époque n’ont pas fait de description psychologique du roi, cela ne se faisait pas, c’était même un acte de lèse-majesté. On devine parfois, par une allusion de tel ou tel chroniqueur, un trait de caractère du roi mais on ne fait que l’inférer, le déduire à partir de quelques observations. Alors qu’en revanche, avec le portrait de Fouquet, on a un portrait psychologique. On voit un homme et on voit son caractère. C’est ce que j’ai trouvé fascinant : sur le portrait le roi est laid et il a l’air fourbe, c’est ce que le peintre a peint. Alors vraiment on se demande tous, mais comment le roi a-t-il reçu son portrait fait par Fouquet ? La création du portrait du roi par Fouquet pose beaucoup de questions, elle est un élément romanesque.

Les personnages du roman ne parviennent pas à se souvenir clairement de Jeanne, alors qu’ils l’ont côtoyée. Passons-nous notre existence à tenter de nous remémorer le visage de ceux que nous avons aimés ?

Je crois que c’est l’effort que nous faisons tous, c’est vraiment un trait commun de l’humanité : essayer de se souvenir des gens qui ont disparu et d’abord de nos parents, de nos grands-parents. Il y a là vraiment quelque chose qui est élémentaire. Dans le cas de Jeanne, les personnages qui ont survécu ont le sentiment d’avoir croisé quelqu’un d’extraordinaire. D’abord parce qu’elle était inspirée, ils pensaient qu’elle était effectivement inspirée par Dieu, qu’elle avait eu des révélations divines. Ils le pensaient plus ou moins mais beaucoup de ses compagnons en étaient convaincus, le roi en était convaincu.

Et donc cette femme qui est la plus célèbre du Moyen-Âge, la mieux connue, à cause du procès, il ne nous manque qu’une chose : nous n’avons aucune image d’elle. D’ailleurs, on n’a quasiment pas de descriptions physiques. On sait qu’elle était brune. On sait qu’elle était de taille moyenne, on a même sa taille exacte, grâce à une facture de tailleur, 1m 60, pour une femme de l’époque c’était une taille moyenne. C’est tout ce que l’on sait. On ne sait pas si elle était jolie, si elle était laide. On dit qu’elle bien conformée mais enfin cela veut juste dire qu’elle n’était pas contrefaite. C’est cela que je voulais souligner, le personnage le plus célèbre du Moyen-Age, on ne sait pas comment elle était.

Alors, comme j’ai introduit dans mon roman un peintre, c’est passionnant de se dire qu’il aurait aimé la peindre. Bien sûr, si Fouquet a désiré une chose, c’était bien évidemment de peindre Jeanne d’Arc. Il peint les grands du royaume, il peint le roi et cette femme qui a un caractère mythique, dont il entendait parler lorsqu’il était enfant, une grande héroïne, évidemment qu’il aurait aimé la peindre. Mais nous n’avons aucune image d’elle et donc quand je montre mes personnages en train de faire l’effort de se souvenir de ses traits sans y parvenir, c’est une manière de signifier cela. Si on disait à un historien du Moyen-Age : vous avez trois vœux à satisfaire, je pense que très souvent, il dirait « J’aimerais voir le visage de Jeanne d’arc ». C’est un des grands mystères du Moyen-Âge. Et en même temps c’est la femme la plus célèbre du Moyen-Âge, c’est la mieux connue. C’est le grand paradoxe.

Les protagonistes du roman sont des individus immergés dans les circonstances de leur condition sociale et du moment historique. Mais beaucoup d’entre eux semblent poursuivre quelque chose d’indéterminé qui les hisse au-dessus d’eux-mêmes. Comment nommer ce quelque chose ? La beauté ? La vérité ? La tendresse ?

C’est le cœur du sujet, le cœur de mon livre. Les actes objectifs du procès en annulation de la condamnation de Jeanne d’Arc, on les connaît. Ils sont archivés, on les connaît aussi bien qu’on connaît, je vais prendre un des grands procès récents, historiques, le procès Papon. Le procès de Jeanne d’Arc est presque aussi bien documenté, les images télévisées en moins. Mais les motivations des hommes qui conduisent la procédure n’apparaissent pas, elles ne sont pas écrites. Il n’y en a qu’une qui, justement parce qu’elle est proclamée, est éminemment suspecte : il est dit dans les textes que le roi souhaite l’annulation du procès de Jeanne d’Arc (c’est dans l’exposé des motifs de la procédure), parce qu’il n’est pas possible que la femme qui a « présidée » à ses côtés à son propre couronnement soit hérétique.

Intellectuellement, on le comprend bien et d’ailleurs, les historiens retiennent ce motif. Mais c’est là que j’ai fait un pas de côté. Car au fond qu’est-ce que cela pouvait bien faire au roi ? Après tout il est vainqueur, le pape le supplie d’intervenir en orient pour sauver les chrétiens. Qu’est-ce que cela peut bien lui faire, cette vieille histoire de Jeanne d’Arc hérétique ? Il y a eu des rois de France excommuniés et le roi a une attitude d’indépendance par rapport à Rome.

Il y a, à l’époque, deux termes du débat entre le roi et le pape : le pape souhaiterait que le roi de France vienne au secours des chrétiens d’orient, et il aimerait que le roi l’aide à rétablir son autorité sur la nomination des évêques de France. Et donc, le problème de l’hérésie de Jeanne d’Arc est un problème extrêmement secondaire. Le vrai sujet du roi de France, politiquement, c’est de rétablir l’unité du royaume. Et en rouvrant le procès, il fait remonter la division et il va mettre en cause des gens qui n’ont pas intérêt à ce qu’on parle du procès de Jeanne d’Arc, notamment les Bourguignons qui l’ont vendue.

C’est pour cela que j’ai pris le parti de considérer que ce qui est souvent le moteur de l’histoire, ce sont les passions des hommes. C’est-à-dire, en l’occurrence, l’émotion de quelques hommes qui ouvrent les archives et qui voient que cette fille était extraordinaire. Ils le voient car ils lisent ses réponses et, en même temps, ils compatissent parce qu’ils voient qu’elle était seule. Il y a vraiment un mélange d’admiration et de compassion qui va motiver quelques hommes. Et ils vont manœuvrer le roi afin d’obtenir la réhabilitation.

Ce qui est frappant dans cette histoire c’est la coïncidence des dates. Entre la mort d’Agnès Sorel [la maîtresse du roi] et le premier acte par lequel le roi va conduire à la révision du procès, il se passe 6 jours. Le conseiller qui souhaitait la réhabilitation de Jeanne a profité du moment de faiblesse, de fragilité psychologique du roi, du deuil du roi, pour lui présenter la demande de révision. C’est ce que j’essaie de montrer. C’est là que on est en plein roman parce que ce point n’est absolument pas documenté. Ce n’est que conjectures mais c’est vraisemblable.

La lettre de mission signée par le roi donne mission à Guillaume Bouillé d’agir. Or nous savons que lorsqu’une autorité, le roi, un ministre, donne une mission à un fonctionnaire, c’est le fonctionnaire qui rédige la lettre de mission. Et on confie souvent la mission au fonctionnaire qui l’a proposée. Donc ce sont les mécanismes, que je connais bien pour avoir été fonctionnaire, de fonctionnement de l’Etat qui sont là à l’œuvre. Guillaume Bouillé n’est pas un subordonné du roi auquel le roi commande l’exécution de sa volonté, Bouillé a proposé la révision du procès de Jeanne au roi, c’est probablement ce qui s’est passé. Mais ce n’est pas documenté et c’est pour cela qu’il s’agit d’un roman et que seul un roman peut le saisir, pas l’historien.

En effet, l’émotion il n’en reste, surtout au Moyen-Âge, pas de trace. Surtout depuis que la science historique contemporaine est passée par le prisme du marxisme, de la Nouvelle Histoire, où on surdétermine l’importance des faits, des masses, de tout ce qui est déterminisme. L’individu disparaît. Mais le roman le fait réapparaître et je suis convaincu qu’il n’est pas hors du champ de la vérité historique. On est peut-être allé trop loin dans le déterminisme. Les sentiments humains sont quelque chose d’extrêmement importants dans la marche du monde, dans le cours de l’histoire.

Dans l’affaire Jeanne d’Arc, c’est absolument essentiel. Si on essaie de comprendre les choses par des raisonnements purement économiques, politiques ou par l’histoire des mentalités, on n’y arrive pas. Il y a nécessairement quelque chose qui est de l’ordre de l’émotion. C’est au cœur de l’affaire de Jeanne d’Arc et donc ce que j’essaie de montrer, c’est que cette émotion persiste parce que la parole est conservée, elle est conservée par l’écriture. Quand on ouvre le dossier, c’est de l’émotion congelée qui tout à coup s’exprime. J’ai parlé de l’affaire Papon tout à l’heure mais c’est la même chose. On ouvre les archives et le drame réapparaît. Il réapparaît, produit de l’émotion et agit sur l’histoire.

Votre style évite à la fois l’emphase rhétorique et la sécheresse de la prétendue “écriture blanche”. Il permet, de ce fait, d’évoquer au plus juste la banalité de l’existence humaine et les éclairs de grandeur qui la traversent. Le style transmet une vision de l’être humain. Peut-on parler d’une éthique du style ?

Oui, j’en suis convaincu. Le style est une morale. C’est une morale de l’exactitude, de la précision. Il ne faut pas rouler le lecteur, il ne faut pas essayer de l’avoir au sentiment. L’écriture doit être anti-démagogique. C’est en étant exact et précis qu’on produit de l’émotion. C’est vrai dans tous les arts mais c’est particulièrement vrai dans le cinéma. C’est la précision d’un placement, d’un mouvement de caméra, c’est la précision dans le jeu des acteurs, qui tout à coup fait jaillir l’émotion. Claude Sautet est un de mes cinéastes favoris. C’est un cinéaste précis, exact mais c’est de cette exactitude et de cette précision que naît l’émotion, l’extraordinaire qui est tout simplement la vie ou l’imitation de la vie. Le style est une morale et il y a une morale du style.

En tout cas ce n’est surement pas un décor, quelque chose pour faire joli. Je n’aime pas qu’on me dise que mon style est poétique, le style n’est pas poétique. On a le sentiment parfois d’avoir réussi quelque chose parce qu’on a mis le bon mot au bon endroit. Et c’est souvent un mot très simple. Deux remords de Claude Monet se termine sur le mot “non”. Monet est en train de mourir, Clemenceau est à côté de lui, il lui demande s’il souffre et Monet lui fait signe que non. Monet est vraiment un peintre du Oui, le peintre du oui à la vie. Je termine ce livre dont il est le personnage central avec sa mort et il fait signe, il ne parle pas, il fait signe qu’il ne souffre pas, “non”. Et on comprend que non veut dire oui.
C’est cela la précision. Mettre le bon mot au bon endroit est un acte moral. Et c’est très simple, “non” est un mot élémentaire, l’un des premiers mots que dit un enfant. Si on le place au bon endroit, il peut produire une émotion, un sentiment esthétique puissant.

De même, je n’utilise pas de mot abstrait. Dès que vient sous ma plume un mot abstrait, j’essaie de trouver un moyen de dire les choses concrètement, d’une manière ou d’une autre. Mais je n’utilise jamais de mot ayant un caractère abstrait, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’abstraction. Le ciel n’est pas une abstraction, la couleur du ciel n’est pas une abstraction. Et pourtant il nous parle de l’infini. Il y a un moment donné où les choses concrètes ont une telle force, si on les regarde bien, qu’elles passent en puissance d’abstraction les plus profondes pensées humaines.

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