On le sait depuis au moins The Secret Agent de Joseph Conrad, le roman d’espionnage est un genre littéraire dont les meilleurs auteurs sont britanniques. Mick Herron confirme cette règle avec l’excellente série Slough House, très populaire outre-Manche et dont il est permis d’espérer un prochain succès éditorial en France.

Pour la présenter rapidement, Slough House est une série littéraire écrite entre 2010 et 2021, composée de sept romans et trois novellas, auxquels on peut ajouter le roman Nobody Walks[1] (paru en 2015), dans lequel plusieurs personnages récurrents de la série apparaissent. De quoi Slough House est-il le nom ? D’un bâtiment décati situé dans un quartier peu reluisant du nord de Londres[2], mais surtout d’une unité administrative du MI5 où sont recasés les parias des services secrets sous la tutelle de l’ogre Jackson Lamb, ancien agent de terrain ayant volontairement souhaité cette affectation ingrate. Si, à travers le personnage de James Bond, Ian Fleming célébrait la supposée virilité conquérante du mâle alpha britannique, les romans de John Le Carré ramenaient l’univers du renseignement à une réalité beaucoup plus terne, marquée par les lourdeurs bureaucratiques et l’absence de véritable héroïsme.

Témoin de cette évolution, la figure de George Smiley, agent efficace et implacable, mais antithèse absolue de Bond, fonctionnaire introverti et cocu malheureux, humilié par les infidélités à répétition d’une épouse volage. Avec Lamb – croisement improbable de Sir John Falstaff et du Gros Dégueulasse de Jean-Marc Reiser – Mick Herron fait définitivement basculer le roman d’espionnage dans la farce absurde et cruelle. Incarnation ubuesque du yob[3] de nos voisins d’outre-Manche, Lamb passe son temps à malmener ses subalternes en leur confiant des tâches rébarbatives et inutiles, mais surtout, à leur rappeler leur incompétence au fil de saillies ponctuées de flatulences et d’éructations, élevant chacune de ses tirades au niveau d’une performance artistique. D’une certaine façon, Herron aura brillamment intégré au roman d’espionnage une dimension satirique héritée de la géniale série The Office[4], en montrant que le monde du renseignement n’était pas épargné par l’enfer de la vie de bureau, alternant ennui au travail, mesquineries entre collègues et aberrations administratives.

Cependant, malgré un aspect comique indéniable, Slough House traite avec le plus grand sérieux – et une violence parfois glaçante – de l’état général du Royaume-Uni (et plus largement du monde) dans les années 2010. A l’affrontement des deux blocs, qui définissait la guerre froide, a succédé une réalité chaotique et indéchiffrable, où se croisent le cynisme d’un personnel politique obnubilé par le monopole du pouvoir (le personnage secondaire de Peter Judd, dans lequel on reconnaîtra sans peine le mélange d’arrogance, de cynisme et de nullité crasse qui définissent Boris Johnson) et l’amateurisme de groupuscules factieux qui, en dépit de leur incurie, parviennent à semer la mort sur leur passage[5]. A la figure grotesque de Lamb, l’écrivain oppose d’ailleurs celle de River Cartwright, agent compétent affecté à Slough House, suite à la trahison d’un collègue, et petit-fils d’une légende du service secret, dont il tente de se montrer le digne héritier. Véritable Hamlet du monde de l’espionnage, Cartwright est une figure héroïque inutile : le jeune homme arrive trop tard dans un contexte où l’héroïsme n’a plus sa place et au sein d’un milieu empoisonné qui n’a que faire de sa droiture morale. L’originalité de la série tient d’ailleurs en partie à la tension entre l’idéalisme tenace de River Cartwright et le cynisme affiché de Jackson Lamb, lequel révèle, au fil des récits, une humanité inattendue et paradoxale.

Les deux premiers romans de Slough House avaient été traduits chez Babel Noir, mais faute d’un succès estimé suffisant, la maison d’édition Actes sud ne semble pas avoir jugé utile de poursuivre la publication du cycle. Néanmoins, cette situation pourrait changer avec l’adaptation annoncée des textes en série télévisée, avec Gary Oldman dans le rôle de Jackson Lamb, choix qui, après Sid Vicious, Lee Harvey Oswald, Dracula et Winston Churchill, peut laisser anticiper un nouveau numéro de cabotinage décomplexé[6]. Quoi qu’il en soit, en cette période estivale propice à la découverte de romans à la fois agréables à lire et susceptibles d’offrir une qualité littéraire supérieure à celle du dernier Katherine Pancol, il serait vraiment dommage de passer à côté d’un des meilleurs cycles romanesques découverts depuis bien longtemps.

La Maison des Tocards, Les Lions sont morts et Agent Hostile sont publié chez Babel Noir (Actes Sud). Pour les lecteurs anglophones, la liste des textes (romans et novellas) est établie de façon claire sur la page Wikipédia anglaise de Mick Herron (Mick Herron – Wikipedia )


[1]: Traduit sous le titre Agent Hostile.

[2]: Afin de pouvoir se représenter le décor et l’atmosphère des récits, rien de tel que le travail d’un lecteur obsessionnel. Where is Slough House located? – Spy Write

[3]: Terme sans véritable équivalent dans la langue française, que l’on traduit en général par « beauf », mais auquel s’ajoute une surenchère dans la grossièreté, la muflerie et l’agressivité.

[4]: créée par Ricky Gervais et Stephen Merchant en 2001.

[5]: La tonalité des romans rappelle celle du film Four Lions (2010) de l’humoriste Chris Morris, dans lequel on observe que des pieds nickelés qui s’impliquent dans une entreprise terroriste peuvent devenir plus ou moins malgré eux des assassins en puissance.

[6]: Pour être juste, il faut rappeler que Gary Oldman, lorsqu’il est véritablement dirigé, peut être aussi un acteur remarquable, comme il l’a notamment prouvé avec une sobriété inattendue en incarnant George Smiley dans l’adaptation de La Taupe par Tomas Alfredson (Tinker, Tailor, Soldier, Spy (2011).

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