Enfin un livre sur l’islam qui allie pédagogie, rigueur du raisonnement et ambition intellectuelle.

A quoi bon lire un nouvel ouvrage consacré à l’islam alors qu’il en sort un toutes les trois minutes, comme si la graphomanie (à laquelle nous participons) sur le sujet pouvait suffire à calmer l’angoisse face à la religion musulmane (ou islamophobie si on consentait enfin à employer ce mot dans le seul sens qu’il peut revêtir) ?

Parce que Adrien Candiard a publié un livre extrêmement précieux, non seulement par les éclairages qu’il apporte sur la question traitée, mais aussi du fait de son admirable intégrité intellectuelle. Sans jamais céder à la facilité, en ne sacrifiant rien à la rigueur, l’auteur se livre à une authentique entreprise de vulgarisation (c’est-à-dire de mise à la disposition de tous d’un savoir érudit, tâche noble entre toutes pour un intellectuel).

Pourquoi peut-on dire sur l’islam tant de choses contradictoires ?

Adrien Candiard explique dans l’introduction du livre tout l’enjeu de sa démarche : le paradoxe de l’omniprésence de l’islam dans le débat public est que « plus on l’explique, moins on le comprend. ». Parmi les experts de la question, « les uns disent que l’islam est une religion de paix, et que les barbares qui s’en réclament la pervertissent évidemment » tandis que d’autres, « avec le même aplomb, nous disent que l’islam est évidemment une religion brutale, dont la violence n’est pas un accident de l’histoire ou l’effet de la folie de quelques-uns de ses adeptes, mais bien la conséquence nécessaire de ses textes sacrés. ». L’intérêt de l’ouvrage d’Adrien Candiard est qu’il ne cherche pas à trancher entre ces deux interprétation de l’islam, sans pour autant fuir les questions qui fâchent derrière le si facile « c’est plus compliqué que ça » que nous servent tant d’universitaires dès qu’il est question du sujet dont ils sont spécialistes.

Le premier chapitre du livre s’intitule « Deux impasses pour un paradoxe ». L’auteur y explique que « Deux erreurs courantes empêchent de comprendre quoi que ce soit à l’islam. La première, c’est de croire que l’islam existe ; la seconde, de croire qu’il n’existe pas. ». Il s’agit ici de renvoyer dos à dos les explications essentialistes de l’islam prétendant définir un islam unique et éternel (en général intolérant si on est de droite, pacifique si on est de gauche) et les interprétations qui nient toute spécificité de la religion musulmane ou toute autonomie du religieux (réduction de tout phénomène religieux à un phénomène social, politique ou culturel selon une vieille vulgate gauchiste, ou maurrassienne).

L’islam est une diversité qui aspire à l’unité

Dans le deuxième chapitre, l’auteur explore « les crises de l’islam contemporain ». Il en discerne essentiellement deux : l’exacerbation de l’opposition entre sunnites et chiites d’une part, et une lutte féroce au sein de l’islam sunnite pour la définition de l’orthodoxie religieuse. Dans ce chapitre lumineux, Adrien Candiard souligne que la caractéristique majeure de ces deux phénomènes est leur caractère récent et donc moderne. Il explique notamment de manière très convaincante que « Le salafisme n’est pas un mouvement traditionnel, c’est même exactement le contraire : il refuse l’islam traditionnel, il refuse la tradition, ce qui se transmet de génération en génération, au nom d’un rapport direct à l’origine. ». Autrement dit, ce que certains nous présentent comme l’islam véritable, ancestral, fondamentalement obscurantiste, est en réalité un phénomène moderne de rupture radicale avec toute la tradition musulmane. L’auteur rappelle d’ailleurs que le wahhabisme, doctrine religieuse officielle de l’Arabie saoudite, est un mouvement religieux très tardif (il apparaît à la fin du XVIIIe siècle) qui fut décrété hérétique par les autorités religieuses de l’islam.

Répétons-le, Adrien Candiard ne cherche jamais à se positionner dans les débats idéologiques qui se nouent sans cesse sur l’islam et qui contribuent de manière dramatique à obscurcir la compréhension des problèmes. Il ne cherche ni à nous convaincre que l’islam est une religion admirable ni à nous persuader qu’il s’agit d’un obscurantisme délétère. Tout l’esprit de son livre est résumé dans le passage suivant : « Nous n’avons pas à choisir quel est le vrai visage de l’islam, mais continuer à tenir qu’il en a plusieurs. Pas parce que cela nous fait plaisir, mais parce que c’est vrai. L’islam a plusieurs visages, et le salafisme, que cela nous plaise ou non, est aussi l’un d’eux. Rien ne permet, de l’extérieur, de le disqualifier a priori, de l’exclure de cet islam dont il se réclame ».

Il n’existe pas un islam unique, ni même un islam de référence

Le troisième et dernier chapitre traite de trois questions récurrentes : l’islam est-il compatible avec la démocratie ? Peut-on interpréter le Coran ? L’islam est-il irrationnel ? Le parti pris de concision de l’auteur atteint sans doute ici ses limites car ces problèmes épineux auraient mérité qu’on leur consacre plus de trente pages. Ce dernier chapitre est néanmoins très intéressant dans la mesure où l’auteur y montre très clairement que les réponses apportées à ces questions par les « adversaires » de l’islam reviennent ni plus ni moins à endosser le discours des salafistes. Même si Adrien Candiard ne l’évoque pas, il est en effet frappant de constater que lorsque Eric Zemmour, par exemple, parle de l’islam, ce qu’il dit pourrait sans problème constituer le texte d’une conférence salafiste. Ce sont en effet les salafistes qui prétendent que l’islam est incompatible avec la démocratie et avec l’investigation rationnelle, tout comme ce sont eux qui rejettent toute interprétation du Coran (ce qui n’est pas du tout le cas de la tradition musulmane).

Au final, en 119 pages, Adrien Candiard réussit le tour de force d’informer ses lecteurs, de les faire réfléchir et de proposer une éthique de la réflexion intellectuelle. A lire de toute urgence.

Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien), de Adrien Candiard, Flammarion, collection Champs actuel, 6 euros.

Adrien Candiard est membre de l’Institut dominicain d’études orientales, au Caire.

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