Il n’est jamais agréable de dire ou d’écrire du mal d’un auteur que l’on a toujours défendu, mais à la lecture de DMT, une évidence s’impose : le dernier roman d’Irvine Welsh est un ratage complet. Il convient toutefois, avant d’évoquer les raisons de cet échec, de présenter brièvement Irvine Welsh afin de donner les motifs de cette déception, en évoquant au préalable les raisons qui nous ont amené à aimer l’œuvre de cet écrivain.

Romancier écossais d’originaire modeste – il est natif du quartier de Leith à Édimbourg – Welsh s’est fait connaître au début des années 90 avec la parution d’un immense premier roman – Trainspotting (1993) devenu l’objet d’un culte immédiat auprès de ses lecteurs et largement popularisé sur un malentendu par l’adaptation homonyme de Danny Boyle au cinéma (nous y reviendrons plus loin). Très productif depuis un peu plus de vingt-cinq ans – douze romans, quatre recueils de nouvelles, une dizaine de scénarios – Welsh est l’auteur d’une œuvre intéressante, mais inégale, alternant les textes majeurs (Trainspotting, Skagboys, Glue, Marabou Stork Nightmares), d’autres ambitieux mais ratés (Filth et Crime, deux tentatives peu convaincantes dans le genre du roman policier), certains, enfin, dénués d’enjeux littéraires et gâchés par des facilités (ses recueils de nouvelles sont au mieux anecdotiques et ses quatre derniers romans, même avec de l’indulgence, s’avèrent d’une grande pauvreté). A défaut d’évoquer, livre par livre, la totalité de ce corpus, nous nous limiterons ici à la colonne vertébrale de cet ensemble romanesque qui se présente – en raison de la circulation des personnages entre les différents récits et la création progressive d’un univers – comme une version miniature de la Comédie Humaine, à l’échelle plus modeste d’Édimbourg et de ses environs.

Trainspotting1 (1993) est donc le premier roman de l’auteur, mais aussi le volet initial d’un cycle romanesque en cinq étapes que clôture provisoirement DMT (2018), consacré à un groupe d’amis natifs du quartier de Leith et issus de la classe ouvrière, entre le milieu des années 80 et la fin des années 2010. Dépourvu d’intrigue directrice, Trainspotting se présente comme la chronique d’une vie de groupe, partagée entre consommation de produits stupéfiants et petite – voire moyenne – délinquance : l’originalité du texte consiste à organiser cette chronique en courts chapitres faisant alterner différents narrateurs à la première personne du singulier, chacun possédant une parole et une identité reconnaissables dès les premières phrases.

Bien que traduit en français en 1996 et ayant connu un certain succès depuis – il a été publié plusieurs fois en poche – Trainspotting est victime chez nous d’un double malentendu : 1) Si l’adaptation de Danny Boyle ne trahit pas totalement le roman – notamment grâce à la présence d’excellents comédiens – le film ne fait que restituer de manière amoindrie l’intensité du texte original et transforme les micro-récits, tour à tour cruels, comiques, effrayants et poignants d’Irvine Welsh, en saynètes superficielles inspirées de la publicité ou du clip, dépourvues des enjeux moraux, sociaux et politiques posés par l’écrivain. Pire : là où Welsh porte un regard personnel, à rebours des idées reçues, sur les toxicomanes et leur rapport à l’addiction (manifestement inspiré par ses propres expériences), Boyle traite son sujet de façon désinvolte et irresponsable en réduisant l’héroïne à une drogue récréative et sa consommation à un phénomène de mode. Le film étant sorti en France avant le roman, celui-ci n’a pas eu l’accueil qu’il aurait mérité et continue à être ignoré d’une partie des lecteurs.

2) L’intérêt principal de Trainspotting tient avant tout à sa valeur littéraire et, plus précisément, à l’invention d’une langue rugueuse, marquée d’effets d’oralité, souvent ordurière, qui traduit de manière étonnante la voix des personnages et insuffle à chacun une consistance que peu d’écrivains parviennent à atteindre (A ses débuts, Welsh fut notamment comparé à Louis-Ferdinand Céline et William S. Burroughs). Des universitaires avaient d’ailleurs observé que certains de leurs étudiants – pourtant moyennement enclins à la lecture – connaissaient par cœur certains passages du roman et pouvaient en réciter des paragraphes entiers. Bref, toutes ces précisions pour recommander de lire Trainspotting dans sa version originale – malgré les difficultés évidentes de nombreux lecteurs, y compris chez les anglophones – plutôt que dans une traduction qui, même sérieuse, inventive et soignée, ne fera que donner une impression édulcorée de la puissance du texte.

Deuxième roman du cycle, Porno (2002) réunit une partie des protagonistes dix ans plus tard et les amène à s’impliquer dans la production artisanale de films pornographiques. Si Trainspotting captait de manière saisissante le désenchantement poisseux et l’immobilisme des années Major, cette suite restitue avec une certaine efficacité l’hédonisme en trompe-l’œil de la Cool Britannia, et du premier mandat de Tony Blair à la tête du Royaume-Uni. Dans une évolution logique, l’héroïne est remplacée par la cocaïne qui, en raison de la frénésie artificielle et de l’agitation sans objet qu’elle provoque, devient la drogue de référence à circuler entre les personnages. Malgré ses nombreuses qualités – le livre est constamment drôle et il y a un réel plaisir à retrouver les bras cassés de Trainspotting, plus proches des anti-héros du Pigeon de Mario Monicelli que des figures vides et blasées de Bret Easton EllisPorno pâtit de certaines facilités, notamment d’une tendance de l’écrivain à tirer à la ligne et d’un goût appuyé pour la farce lourdingue qui fait regretter l’âpreté dont Welsh est capable quand il s’en donne les moyens.

Troisième volet du cycle, Skagboys (2012) constitue le prequel2 de Trainspotting et se caractérise par une ambition retrouvée, après une série de publications alimentaires sans intérêt3. L’écrivain revient sur la période précédant le basculement de ses personnages dans la toxicomanie et désigne explicitement la politique ultra-libérale de Margaret Thatcher et du parti conservateur comme responsable des ravages de l’héroïne en Écosse (overdoses, propagation du virus HIV). Toutefois, malgré sa virulence, Skagboys est avant tout un grand roman – parmi les plus importants de la décennie – dont la force tient, en plus de l’inventivité langagière dont Welsh est coutumier, au traitement du temps dans le récit, jouant sur l’étirement hypnotique de certains épisodes – une cure de désintoxication dans un centre hospitalier, la séquence finale du cambriolage dans une usine de produits pharmaceutiques – qui fait de ce troisième volet l’une des œuvres majeures consacrées à l’Angleterre thatchérienne, aux côtés de What a Carve up ! (Testament à l’anglaise) de Jonathan Coe et GB 84 de David Peace.

Le cycle aurait donc pu s’arrêter sur une trilogie parfaite, mais The Blade Artist (L’artiste au couteau) (2016) prolonge celle-ci par un retournement scénaristique inattendu. Francis Begbie, mâle alpha écossais à la limite de la brute psychopathe et habitué des séjours en milieu pénitentiaire – incarné de manière convaincante au cinéma par l’acteur Robert Carlyle – y connaît une rédemption par l’art en devenant sculpteur de renom aux État-Unis. Le conte de fée tourne pourtant vite au polar hard boiled lorsque Begbie, apprenant le décès de son fils en Écosse, retourne à Édimbourg afin d’élucider les circonstances de cette mort et régler des comptes avec ses anciens associés dans la pègre. Ce qui se présente au départ comme une tentative ambitieuse d’établir une remontée aux origines de la violence criminelle – à mi-chemin de Get Carter et A History of Violence – tombe rapidement dans le grand guignol, marquant une complaisance écœurante pour le sadisme et les scènes de torture, le plus décevant étant que Welsh n’a finalement pas grand-chose à dire, sinon réactiver, un siècle après Robert Louis Stevenson, la dichotomie ancrée dans la culture protestante écossaise entre une soumission apparente aux règles d’intégration sociale et explosions ponctuelles de pulsions meurtrières.

Dead Man’s Trousers (DMT) (2018) commence à l’endroit précis où s’achève The Blade Artist par d’improbables retrouvailles à bord d’un vol long courrier entre Begbie et Mark Renton – personnage central et fil conducteur du premier roman – puis se poursuit avec la réunion des quatre protagonistes du cycle – Begbie, Renton, Spud et Sick Boy – dans un récit décousu et laborieux, mêlant poncifs sur la création artistique, sombre histoire de trafic d’organes et allusions récurrentes à l’actualité contemporaine (il y est souvent question du Brexit et du rapport complexe des écossais à l’Angleterre). L’espoir de voir Welsh renouer avec l’inspiration de Trainspotting et Skagboys est vite douché par un sentiment pénible de répétition et d’auto-parodie. L’écrivain paraît fatigué de ses propres personnages, qu’il se contente de rassembler dans des scènes dépourvues d’enjeux narratifs, et se repose sur une écriture que l’on a connue plus inspirée (impression confirmée aux trois quarts du récit lorsque Welsh, pour traduire les sensations associées à une drogue inconnue, introduit des pages de bande dessinée dans le corps du texte).

Au fil de la lecture, DMT laisse l’impression désagréable de voir un auteur, que l’on a connu inventif et pertinent, se contenter d’appliquer les ingrédients d’une recette ayant préalablement défini son identité littéraire et à laquelle il ne croit plus : un tiers de lieux communs sur l’amitié et les premiers bilans existentiels, un tiers de provocations trash (une scène d’ablation d’organe dans un entrepôt délabré pour entretenir une réputation d’auteur sulfureux), un tiers de commentaire social engagé sonnant ici faux et sans conviction. Sur un thème proche et un dispositif similaire, il était permis d’attendre d’Irvine Welsh un équivalent du dernier roman de Jonathan Coe, le premier effectuant pour la classe ouvrière ce que le second accomplit pour la classe moyenne : faire vieillir ses personnages et les rassembler après deux décennies pour dresser, à l’échelle d’une communauté réduite, une histoire romanesque de l’Angleterre contemporaine. Nous éviterons par charité de comparer la distance qui sépare les deux livres en incitant à lire en priorité Middle England et à oublier DMT, en espérant qu’Irvine Welsh se ressaisisse et retrouve au plus vite l’inspiration qu’il a perdue en route.

Trainspotting, Porno et Skagboys sont publiés chez Points Poche.

L’artiste au couteau et DMT sont publiés chez Au Diable Vauvert.

1: Le « Trainspotting » est un passe-temps exclusivement britannique consistant pour ceux qui le pratiquent à repérer, noter et répertorier les numéros des trains dans les gares du Royaume-Uni. Le caractère fréquemment monomaniaque de cette activité a fini par désigner, par glissement métonymique, toute forme de pratique compulsive et obsessionnelle : il s’agit évidemment ici d’une manière détournée d’évoquer la toxicomanie des personnages.

2: A la différence d’une suite (sequel), le prequel définit un récit chronologiquement antérieur à l’épisode narratif de référence, mais écrit ou filmé après-coup. Pour prendre un autre exemple – et faire hurler les puristes de la francophonie – Mort à Crédit peut être considéré comme le prequel de Voyage au Bout de la Nuit.

3: Les romans The Bedroom Secrets of the Master Chefs (2006) et Crime (2008) ; les recueils de nouvelles If you liked School, you’ll love Work (2007) et Reheated Cabbage (2009).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.