Le Cheval rouge de Eugenio Corti est un objet littéraire unique dans la mesure où il est à la fois un chef d’œuvre et la manifestation de ce que le roman peut produire de pire. Il s’agit d’un récit fleuve (plus de mille pages) divisé en trois volumes qui raconte l’histoire de l’Italie de 1940 à 1974 à travers la vie de plusieurs habitants du village de Nomana en Lombardie.

C’est ainsi que le commencement des ennuis sérieux les prit au dépourvu (Le Cheval rouge)

Le Cheval rouge de Eugenio Corti Les deux premiers volumes (près de 750 pages) couvrent l’entrée en guerre de l’Italie fasciste aux côtés des nazis et l’expansion puis le reflux des forces de l’Axe de 1940 à 1945. Il s’agit d’un des plus beaux romans de guerre de la littérature mondiale, aussi puissant et émouvant que le magistral Vie et Destin de Vassili Grossman ou que Les Nus et les Morts de Norman Mailer. Différents aspects de la deuxième guerre mondiale sont évoqués, du front russe aux combats en Afrique en passant par le destin tragi-comique de l’Italie, alliée poussive puis ennemie de la dernière heure de l’Allemagne. L’auteur en profite pour dissiper certains préjugés tenaces en rappelant notamment l’immense bravoure de certaines unités combattantes italiennes en Union soviétique. Se succèdent de manière particulièrement fluide les scènes du quotidien de la vie au front, les angoisses et les difficultés de l’arrière et des morceaux de bravoure déchirants qui ne cèdent jamais à la double facilité de la poésie de barbouze ou de la dénonciation niaise des horreurs de la guerre.

C’est une honte de gagner la guerre (La peau, Malaparte)

Le troisième volume traite de l’après-guerre et commence par trois premières parties (environ 200 pages) passionnantes et le lecteur se dit alors qu’il a vraiment entre les mains un des plus grands romans du vingtième siècle. Le style du récit se transforme toutefois peu à peu du fait d’interventions de plus en plus nombreuses de l’auteur livrant des réflexions personnelles sur les événements sociaux et politiques dont il traite. Ce travers devient enfin manifeste et gâche complètement la fin du livre, c’est-à-dire les quatre dernières parties (soit environ 150 pages). Le récit se transforme alors en roman à thèse, en pamphlet contre le marxisme destructeur de la civilisation chrétienne, truffé de sentences caricaturales de l’auteur qui ne prend même plus la peine de distinguer ses interventions en les mettant entre parenthèses, comme il le fait dans les rares cas où il intervient dans les deux premiers livres.

Ce ne sont pas seulement les Universités, c’est l’Italie toute entière  qui s’en va à vau-l’eau (Le Cheval rouge)

Ce qui est très significatif, c’est que les faits que rapporte Eugenio Corti dans les dernières parties de son livre sont parfaitement exacts (suprématie idéologique et culturelle du marxisme dans l’Europe d’après-guerre, marginalisation progressive du christianisme, excès en tous genres des révoltes soixante-huitardes, dégénérescence de la démocratie chrétienne en faction affairiste) mais que son récit n’en devient pas moins, non seulement littérairement mauvais, mais profondément irréaliste. Il s’agit là de l’impasse ultime du roman (ou de l’œuvre d’art en général) se donnant pour tâche de défendre une position idéologique. L’œuvre n’y perd pas seulement en qualité esthétique mais aussi en vraisemblance. De droite ou de gauche, l’art engagé est un art pauvre et stérile et, qui plus est, peu convaincant, ce qui est un comble. Les innombrables romanciers, cinéastes et plasticiens qui prétendent aujourd’hui donner une dimension politique ou « citoyenne » à leur production artistique devraient méditer la leçon de cette incroyable réussite ratée que constitue Le Cheval rouge. On donnera un conseil iconoclaste : lisez absolument Le Cheval rouge et arrêtez votre lecture à la fin de la troisième partie du troisième livre (page 930 dans la traduction française aux éditions L’âge d’Homme). Vous lirez alors un immense roman en vous épargnant une amère déception.

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