Né en 1832, mort en 1885, Jules Vallès a vécu au cœur de ce 19e siècle plein de bruit et de fureur, de la révolution avortée de 1848 au coup d’État bonapartiste, de la guerre franco-prussienne à la Commune de Paris. Il fut journaliste, collaborateur de nombreuses publications, créateur de son propre hebdomadaire, La Rue, poursuivi par le ministère de l’Intérieur, puis d’un quotidien, Le Peuple, et enfin, en 1871, du journal Le Cri du Peuple. Il fut militant politique socialiste, plusieurs fois condamné à la prison, membre de la Commune, exilé en Angleterre, condamné à mort par contumace. Il fut aussi un formidable romancier.

Ai-je été  nourri par ma mère ? (L’enfant)

La trilogie de Jules VallèsL’enfant, Le bachelier, L’insurgé – incarne l’irréductible singularité de la littérature.Tous les ingrédients étaient en effet réunis pour faire de cette entreprise romanesque un fiasco retentissant. Le texte est intégralement autobiographique ; le héros Jacques Vingtras (alter ego de Vallès) est une victime absolue, de sa mère d’abord, de la société ensuite ; le récit est parsemé d’allusions à l’actualité la plus éphémère du temps et, en même temps, se veut porteur d’un message politique à la gloire du socialisme et de la Commune de Paris. D’ailleurs, l’œuvre de Vallès a donné lieu à des déchaînements navrants d’interprétations freudiennes sur le rapport de l’auteur à sa maman et de commentaires purement idéologiques à la gloire de Vallès le communard. Or, Vallès a été bien des choses (vrai-faux enfant martyr, adolescent dilettante, latiniste épisodique, journaliste prolifique, militant politique, proscrit) mais s’il mérite d’être lu et relu, c’est simplement parce qu’il est un merveilleux écrivain.

La trilogie de Vallès est l’argument ultime pour couper court aux polémiques contemporaines sur l’autofiction. Il importe peu, et même pas du tout, qu’un roman soit un peu, beaucoup, passionnément autobiographique. Ce qui différencie Vallès de Christine Angot, ce n’est pas la prise de distance vis-à-vis du vécu subjectif, ni l’intérêt substantiel des événements de son existence, c’est uniquement le style. Cette petite chose si difficile à définir qui fait pourtant toute la différence entre un roman et une page de compte Facebook. En soi, les affres de l’enfant Vallès battu par sa mère ne nous intéressent pas davantage que les aventures sentimentales d’Angot avec Doc Gynéco ou les partouzes nietzschéennes de Philippe Sollers. Et il en va de même quand l’Histoire avec un H majuscule et ses sonneries de trompette frappe à la porte du récit. Le troisième volet, L’insurgé, nous raconte la Commune et son écrasement. Et alors ? Un récit d’événement historique peut être aussi ennuyeux qu’une chronique de JeanMichel Aphatie. Tout dépend des mots, Céline a raison, « C’est rare, un style, monsieur ». Mais Jules Vallès en a à revendre, du style.

A ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim (Le bachelier)

Du style pour dire la froide terreur de l’enfant qui découvre que le croquemitaine est sorti de son placard depuis toujours : « Je n’avais lu que le catéchisme et je croyais aux revenants. Je n’avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable ; j’ai peur aujourd’hui de ce que je vois : peur des maîtres méchants, des mères jalouses et des pères désespérés. ». Du style pour dire l’inexpiable trahison du langage : « quand les gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre et dont je boucherai l’ironie à coups de poing, j’ai des peurs d’enfant et des embarras de jeune fille. ». Du style pour dire la foi jurée à des convictions dont on n’ignore pourtant pas la vanité : « C’est qu’il m’arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l’Université il n’y a pas les classiques de la Révolution – avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin ! ».

Je ne me suis jamais occupé de politique ! C’est pour cela que je te tue ! (L’insurgé)

Mais la prédominance du style ne condamne pas au retrait éthéré du monde. Il est bon qu’un roman soit riche de pensée, pourvu qu’il reste pauvre en raisonnement. C’est pourquoi la trilogie de Vallès est aussi un formidable texte politique, parce qu’il ne s’agit pas d’un graffiti de propagande, parce que l’auteur ne nous parle au fond que de lui-même, parce que son talent le dépasse et l’amène à rejoindre le cœur de l’humanité  au sein même de son égocentrisme absolu. On lira ainsi dans L’insurgé des réflexions qui donnent raison à Manuel Valls – il y a bel et bien deux gauches irréconciliables – et lui apportent en même temps un démenti cinglant car la gauche du cercle de la raison n’est en rien plus moderne que celle de l’exigence de la déraison. C’est depuis 1789 que s’opposent irréductiblement, au-delà des alliances de circonstances, ceux qui à gauche sont convaincus que le monde n’est somme toute pas si mal fait et ceux qui pensent et sentent que le présent est un scandale. « La Sociale, la Marianne – deux ennemies ! », « Elle me fait horreur, votre Marseillaise de maintenant ! Elle est devenue un cantique d’État. Elle n’entraîne point des volontaires, elle mène des troupeaux. Ce n’est pas le tocsin sonné par le véritable enthousiasme, c’est le tintement de la cloche au cou des bestiaux. ». Vallès est vivant parce qu’il est un frère avant d’être un camarade. Aujourd’hui comme à son époque, il faut être capable de dire : Au diable la Raison, Au diable la Réforme, Au diable la Mesure, au diable le Parti. Vous le connaissez, c’est un irrégulier.

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