Il y a deux types de romans ratés. Ceux dans lesquels l’auteur se donne pour objectif de glisser trente phrases inoubliables à chaque page dans un style chatoyant-hystérique qui génère très vite le même ennui que les soirées où l’on vous somme de vous amuser. Et ceux qui sous prétexte d’écriture blanche cachent mal le manque de talent de l’auteur derrière une revendication de sobriété et de neutralité qu’on pourrait aussi nommer pingrerie et sécheresse d’âme.

Alasdair Gray propose, dans son roman Lanark paru en 1981, une autre division qui distingue deux sortes de romans : « La première était une sorte de cinéma écrit, avec beaucoup d’action et quasiment aucune réflexion. L’autre parlait de gens intelligents et tristes, souvent les auteurs eux-mêmes, qui pensaient beaucoup mais n’agissaient guère. ». Une bonne manière de caractériser les littératures américaines et européennes.

« Une bonne vie se résume à se battre pour être humain malgré des difficultés croissantes. »

Mais comme toutes les grandes œuvres, Lanark appartient à une troisième sorte de roman, les textes qui tout en nous livrant le récit d’un autre temps, d’un autre lieu, d’autres gens, nous parlent encore et toujours de la condition humaine, donc de nous-mêmes. Il n’est pas question d’écriture blanche dans ce livre foisonnant, excessif, téméraire, ne reculant devant aucune audace, qui mêle la science-fiction, le récit d’apprentissage, la chronique sociale et la réflexion sur l’écriture sans jamais cesser, de bout en bout, d’être un roman, c’est-à-dire de nous raconter quelque chose. Alasdair Gray n’éprouve pas le besoin de faire le malin, ni en prouvant à chaque ligne qu’il est un grand styliste, ni en commettant ce délit suprême de coquetterie snob qu’est le refus du style. Mais on lira à intervalles réguliers dans son texte des phrases fulgurantes comme celle-ci : « Je suis quelque chose de banal qu’on n’arrête pas de blesser ».

« Le seul Dieu que je puisse imaginer ressemble trop à Staline pour être réconfortant. »

Lanark, sous-titré « Une vie en quatre livres », nous promène de la mystérieuse ville d’Unthank (où il n’y a plus que deux métiers : homme d’affaires ou artiste) au non moins mystérieux Institut (où l’on soigne des maladies comme la « peau de dragon ») en passant par la ville de Glasgow. Ou l’inverse tant les lieux, les temporalités et même les identités sont mouvants et incertains dans ce récit totalement déstructuré et en même temps toujours limpide. Une constante, toutefois, le personnage principal, Lanark ou Thaw (on ne sait pas très bien et lui non plus) fuit constamment le monde tout en cherchant désespérément à le comprendre, ce qui n’est guère aisé car le monde ne se ressemble pas toujours, le monde ne sait pas lui-même s’il a un seul nom ou plusieurs. Et dans cette quête qui ressemble à une fuite ou dans cette fugue qui devient une enquête, Alasdair Gray ne nous épargne et ne s’épargne rien de ce qui pourrait faire basculer son texte à chaque instant dans le ridicule ou le cliché. L’Art, la Religion, la Politique, la Folie, la Guerre, tous ces thèmes sont brassés dans le livre avec une intelligence candide et une naïveté sagace qui sont la marque des grands écrivains (qu’on songe à Dostoïevski).

Alasdair Gray

« Je pense à des choses auxquelles je n’aime pas penser, et je n’arrive pas à arrêter. »

LanarkThaw est malade, comme nous tous, non pas de vivre (le mal de vivre n’existe pas) mais de vivre moins, de vivre si peu, en regard de tout ce qu’on nous a promis, « je suis fatigué de la faculté des gens ordinaires à manger du fumier et à survivre ». Et en effet nous survivons, presque toujours, à la déception, à la mort des nôtres (on a même inventé une expression particulièrement saugrenue pour nous y aider : le travail de deuil, comme si même le désespoir n’était qu’une contrariété passagère), à l’extinction du désir, à la normalité. A telle enseigne que Lanark envoie cette prière déchirante au Dieu auquel il n’est pas sûr de croire (comme tous les vrais croyants, c’est ce qui les distingue des superstitieux) : « donnez-nous à tous assez de bonheur et de courage pour mourir sans nous sentir dupés ».

Lanark est un roman total, un roman-monde, non pas parce qu’il prétendrait enfermer la réalité dans un texte ou nous expliquer quoi que ce soit (tout ce qui s’explique est déjà mort, de grâce ne nous expliquez jamais rien) mais au sens où il fait jaillir la vie à chaque page dans son incomplétude, ses contradictions, son inachèvement, son insupportable et merveilleuse absence de signification.

A un moment du récit, quelqu’un apprend à Lanark (mais peut-être est-ce un mensonge ou la biographie d’un autre) qu’il a été un enfant hystérique, un adolescent passionné et un violeur fou. Et c’est vrai, c’est ce que nous sommes tous, peu ou prou. Et bien d’autres choses.

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