La campagne présidentielle de 2007 a vu Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal s’affronter dans un curieux jeu de miroir, les deux candidats exploitant de nombreux thèmes communs et, au premier chef, celui de la « valeur travail ». L’un et l’autre ont glorifié le travail comme source de dignité individuelle, élément cardinal donnant tout son sens à l’existence humaine. Cette petite musique n’a jamais cessé depuis lors, même si les envolées lyriques ont laissé place à des considérations très prosaïques sur le démantèlement des 35 heures ou le contrôle des chômeurs, l’idée étant toujours que ceux-ci sont les principaux responsables de leur situation.

Il faut réconcilier la France avec le travail (Nicolas Sarkozy)

En effet, les politiciens et leurs affidés économistes ne cessent de célébrer le travail tout en répandant l’idée que les chômeurs seraient d’impénitents paresseux qui veulent vivre aux crochets de la société, tandis que les salariés chercheraient par tous les moyens à en faire le moins possible (épaulés dans cette ambition coupable par les infâmes syndicats). C’est ainsi qu’on ne cesse de nous seriner qu’on ne travaille pas assez en France (et qu’il faut donc impérativement mettre fin aux 35 heures) et qu’il est urgent de mettre en place des « incitations au retour à l’emploi » (c’est-à-dire baisser les allocations chômage et sanctionner les chômeurs soupçonnés de manque de zèle).

Le travail serait donc le sel de la terre et l’ornement de l’existence mais la plupart des gens ne s’en apercevraient pas et il faudrait donc le leur rappeler à coups de trique. La droite et le Parti Socialiste sont en l’occurrence sur la même ligne puisque de Laurent Wauquiez à Manuel Valls en passant par Alain Juppé et Emmanuel Macron, tous ne jurent que par la « remise au travail » des Français. C’est pourquoi il est nécessaire de lire Le Droit à la paresse, pamphlet de Paul Lafargue paru en 1880 qui déchire à pleines dents le « dogme du travail ».

Le travail, opium du peuple

Gendre de Karl Marx et activiste du mouvement ouvrier, Lafargue ne souscrit pas plus à la sanctification du travail par la morale bourgeoise qu’à sa canonisation dans le dogme communiste. Nietzsche l’a fort bien montré, le travail est la meilleure des polices et « les infatigables discours sur la bénédiction du travail » ne servent qu’à tenir « chacun en bride » et à « entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. » (Aurore, Livre III). Effectivement, quel meilleur moyen de conserver la société en l’état que de persuader chacun qu’il travaille d’arrache-pied, non seulement pour nourrir sa famille mais par devoir social et pour son épanouissement personnel ? C’est cette mystification qui s’opère dans l’idéologie du travail patiemment distillée par une grande partie des élites économiques, médiatiques et intellectuelles et que Lafargue dénonce avec véhémence.

Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus (Saint Paul)

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste (…) cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. ». Lafargue décline avec une verve iconoclaste les ravages de cet amour du travail tout en pointant un certain nombre d’éléments très actuels. Il anticipe ainsi l’obsolescence programmée en indiquant que « Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’âge de la falsification ». Il voit aussi se profiler le règne de la publicité et du marketing puisque « le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs (…) mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. ». On trouve même dans ce livre des réflexions qui pourraient nourrir  le débat actuel sur l’ouverture des magasins le dimanche, notamment quand l’auteur souligne que « La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps. ». Il est vrai que les libéraux du 19ème siècle ont milité avec une grande pugnacité contre les « superstitions cléricales » qui avaient multiplié les jours chômés et sanctifié le dimanche comme jour de repos, un insupportable archaïsme aux yeux des vaillants progressistes héritiers de la Philosophie des Lumières.

Le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages (Lafargue)

Pour l’avenir, Paul Lafargue insiste sur le fait que le développement technologique pourra, à terme, délivrer l’homme de la malédiction du travail mais que si le système économique et idéologique reste inchangé, ce progrès technique aura pour seul effet de développer un chômage structurel toujours plus massif. Ce raisonnement préfigure la situation actuelle puisque, malgré les contes pour enfant sur la destruction créatrice (les emplois perdus dans certains secteurs sont remplacés par des emplois nouveaux dans les secteurs dynamiques) et l’économie de la connaissance (demain tout le monde sera informaticien), il apparaît de plus en plus clairement que l’automatisation et les gains de productivité rendront de plus en plus faible la quantité de travail humain socialement nécessaire. La vision du philosophe antique Aristote est désormais à portée de main, « si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves » (Politique, I, 3). Mais les chantres contemporains du progrès et de la croissance (deux mots pour eux synonymes) préfèrent le contrat zéro heure à l’anglaise (travailler quelques heures par semaine pour un salaire de misère en restant mobilisable à tout moment) à l’anticipation d’un monde où le travail ne serait plus l’alpha et l’oméga de l’existence.

Le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité (Marx)

Le texte de Lafargue ne prend pas en compte certaines évolutions du capitalisme postérieures au 19ème siècle, notamment la mise en place d’une civilisation des loisirs et d’une culture de la consommation (dont il conviendrait d’ailleurs d’interroger le véritable sens). Mais ce pamphlet féroce et exubérant conserve toute sa fraîcheur et il interroge crânement un certain nombre d’idées reçues qui ont la vie dure, par exemple l’idée parfaitement saugrenue selon laquelle il faudrait être reconnaissant aux patrons de donner du travail aux gens. « Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l’humanité ceux qui, pour s’enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres. » (notons que cela ne change rien si le patron en question trime comme une mule, il embauche des gens s’il estime en avoir besoin, il ne s’agit pas d’un acte de générosité). On pourrait ajouter que les mêmes saluent comme d’audacieux visionnaires briseurs de tabous ceux qui préconisent la destruction du Code du travail (qu’ils nomment Simplification) et le démantèlement de l’État Providence (qu’ils appellent Adaptation). N’est-ce pas Monsieur Macron ?

Une réponse

  1. Travail, mon amour | Bruit Blanc Magazine

    […] Si on refuse, on ne sera pas un individu qui lutte contre un système social injuste, on sera simplement quelqu’un qui n’aime pas le travail, ce qui, apparemment, est vraiment très mal. Rappelons que les grévistes ont longtemps été désignés par l’appellation infamante de « Je n’aime pas le travail ». Ces mêmes grévistes et manifestants que la Fête des travailleurs est censée célébrer le 1er Mai puisque cette journée renvoie notamment à la lutte menée pour arracher la journée de travail de huit heures (revendication que le patronat de l’époque considérait comme ne pouvant émaner que de sinistres fainéants n’aimant pas le travail). […]

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