Un hommage simple et touchant au grand Lucien Jerphagnon, écrit par son épouse Thérèse.

L’historien de la philosophie et spécialiste de l’Antiquité romaine, Lucien Jerphagnon, nous a quitté en 2011. Il laisse une œuvre exceptionnelle par son érudition, sa profondeur et sa subtilité. Lucien Jerphagnon incarnait la noblesse de cette belle activité que l’on désigne du si vilain mot de vulgarisation. Du magistral Histoire de la pensée. D’Homère à Jeanne d’Arc au délicieux Les dieux ne sont jamais loin en passant par sa magnifique biographie de l’empereur romain Julien, dit l’Apostat ; Lucien Jerphagnon avait l’art d’aborder les sujets les plus ardus en les rendant accessibles, sans jamais transiger sur la rigueur intellectuelle. Il irradiait en outre cet ineffable supplément d’âme qui amène le lecteur de ces livres  à se trouver, non seulement instruit, mais envahi de ce qu’il faut bien appeler de la joie, celle que procure le gai savoir, ou en tout cas l’exploration joyeuse, de la condition humaine.

On pouvait se douter qu’un tel esprit conjuguait l’ampleur intellectuelle et la richesse du cœur mais, après tout, les exemples abondent d’intelligences supérieures moralement douteuses ou humainement infréquentables. La lecture du livre de son épouse, Thérèse Jerphagnon, intitulé Fin d’hiver. Lettres à Lucien, a ce premier intérêt de confirmer, pour ceux qui ont lu et apprécié ses livres, que l’homme de chair était à la hauteur du roseau pensant. Mais « Ceci n’est pas un livre », nous avertit dès le début Thérèse Jerphagnon. Et en effet, ce n’est ni un essai, ni une biographie, ni un texte littéraire, mais un recueil de lettres écrites par Madame Jerphagnon à son époux décédé, pour dire l’absence, ou la déjouer. C’est la raison pour laquelle il n’est pas nécessaire de connaître l’œuvre de Lucien Jerphagnon pour lire et apprécier Fin d’hiver.

Mais que serait le Pérou, s’il ne se reflétait pas dans tes yeux ?

Le livre (ou le non-livre) est bancal, parfois répétitif, souvent maladroit, mais ces défauts apparents ne font que le rendre plus émouvant et, d’une certaine manière, plus juste. Quoi de plus atrocement répétitif que l’absence de l’être aimé renouvelée chaque jour ? Quoi de plus bancal qu’une vie solitaire dans l’ombre, parfois évanescente, parfois cruellement pesante, du défunt ? Quoi de plus nécessairement maladroit, enfin, que la tentative de formuler en mots une souffrance à la fois unique et banale, subjective et universelle, tragique et dérisoire ? Les philosophes, et l’Église catholique, ont longtemps célébré l’ars moriendi, l’art de bien mourir. Mais il ne peut sans doute pas exister d’art de regarder l’autre mourir, ni d’art de se voir amputé de cette part de soi-même. On ne peut que répéter indéfiniment cette question qui résume sans doute le tragique et la beauté de l’existence humaine : « Quel créateur cruel a pu inventer tout à la fois l’amour et la mort ? ». Une interrogation à la source des mythes que Lucien Jerphagnon étudiait et expliquait avec tant de bonheur.

Fin d’hiver. Lettres à Lucien, par Thérèse Jerphagnon. Aux éditions Le Passeur.

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