Et de trois. Après The Rotters’ Club (Bienvenue au Club) en 2001 et The Closed Circle (Le Cercle Fermé) en 2004, Jonathan Coe nous invite aujourd’hui, après quinze ans d’absence, à retrouver ses personnages – Benjamin Trotter, Philip Chase, Doug Anderton et quelques autres – à l’orée de la cinquantaine dans l’Angleterre des années 2010. 

Le premier volet de la trilogie associait chronique adolescente et  contemplation mélancolique du paradis perdu des années 70. Le deuxième, par une ellipse de deux décennies, reprenait le récit au début des années 2000 et liait les premiers bilans existentiels des protagonistes à celui, politique et moral, du Labour de Tony Blair. Middle England, après une nouvelle ellipse de dix ans, démarre avec le retour au pouvoir des conservateurs, au printemps 2010, et s’achève au présent avec l’imminence incertaine du Brexit.

Une certaine idée de l’Angleterre

Prenant la forme d’un récit choral, construit autour d’une dizaine de personnages, Middle England nous amène à porter un regard rétrospectif sur la décennie qui s’achève à travers un certain nombre d’épisodes marquants : la violence aveugle des émeutes de l’été 2011, la communion émerveillée de spectateurs disparates face à la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de 2012, la montée insidieuse d’un sentiment xénophobe qu’exploitera avec cynisme l’apprenti-sorcier David Cameron pour triompher aux élections générales de 2015, puis l’implosion du parti conservateur autour du référendum de juin 2016. 

Jonathan Coe, on l’aura compris, ne dissocie jamais création romanesque et observation de la société britannique sous ses différents angles – politique, économique, social, culturel – au point d’en arriver, avec ce douzième roman, à un équivalent en miniature de la Comédie Humaine, qui raconterait l’Angleterre contemporaine plutôt que la France de la Restauration. L’ambition du projet présente naturellement un certain nombre d’obstacles, mais Jonathan Coe parvient à les éviter par le souci d’un équilibre constant : l’empathie dont il entoure ses personnages lui permet d’éviter la misanthropie rance d’un Michel Houellebecq, mais sa capacité à prendre du recul, son ironie et l’acuité de son regard le préservent de sombrer dans la mièvrerie d’un Plus belle la vie d’outre-Manche.

De la même façon, un humour féroce côtoie des passages d’une grande sensibilité, sans que ce mélange des genres ne nuise à la cohésion de l’ensemble. Enfin, l’écrivain lie constamment les mouvements d’ampleur collective aux cas individuels qu’il observe, ne perdant jamais de vue que l’humanité de ses personnages et le souci du détail vrai sont déterminés par des tendances plus générales. Sans trop dévoiler les différentes intrigues qui composent la trame narrative du roman, on se contentera de signaler que le trio de personnages masculins évoqués plus haut s’efface progressivement pour laisser la place à celui de Sophie Potter, nièce de Benjamin et fille de sa sœur Lois, jeune universitaire, qui découvre les difficultés à concilier sa carrière et sa vie de couple, tout en prenant conscience des barrières de classe qui structurent la société britannique.

Un retour inattendu

Dans la postface de Middle England, Jonathan Coe révèle que cette suite au diptyque n’était pas prévue – il confie à cet égard ne pas beaucoup aimer The Closed Circle – mais qu’une discussion avec une consœur l’a amené à reprendre et prolonger un lien entre deux de ses personnages qu’il estimait inabouti. Nous ne dévoilerons évidemment rien de leur identité, mais signalerons que cette relation constitue l’un des aspects les plus émouvants de ce nouveau roman et que celui-ci mérite d’être lu pour cette seule raison.

PS : Le roman est sorti en Angleterre à l’automne 2018, mais n’a visiblement pas encore été traduit en français. Pour patienter, les inconditionnels de l’écrivain – ainsi que celles et ceux qui ne connaîtraient pas encore son univers – peuvent lire ou relire les deux premiers volets, qui sont également excellents.

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