J’ai gueulé, gueulé à la rue, fort comme un chien, avec une colère de bête que l’on maltraite. (Philippe Claudel, Les âmes grises).

Écrire, c’est mettre en ordre ses obsessions

Il n’y a de bonne littérature qu’obsessionnelle. Il en va d’une certaine façon du roman comme des mathématiques, le miracle réside dans la mystérieuse coïncidence entre une pure création de l’esprit humain (une fiction au sens étymologique) et la réalité. La nature ne produit pas de cercle mais la géométrie peut nous aider à comprendre les lois de la physique. Pareillement, les délires monomaniaques de Dostoïevski, de Céline ou de Shakespeare ont le pouvoir, bien qu’ils soient totalement subjectifs et personnels, de nous donner accès aux vérités fondamentales de la condition humaine. Mais de même que, paradoxalement, les mathématiques ne coïncident avec la réalité que dans la mesure où elles sont de pures abstractions, de même la littérature ne peut être universelle que si elle est d’abord particulière et fantasmatique, elle ne peut atteindre la vérité humaine que si elle est d’abord pure imagination. C’est ce que ne veulent pas comprendre les adeptes de l’autofiction ou de l’autobiographie vaguement maquillée ; ils confondent confession et authenticité, quand ce n’est pas sincérité et rapport de police. La pratique de la confession catholique pendant des siècles nous a pourtant appris que l’on peut être en pleine duplicité au moment précis où l’on croit sincèrement se livrer sans barrière.

L’idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. (Le rapport de Brodeck)

Philippe Claudel a écrit deux fois le même roman, l’un s’intitule Les âmes grises, l’autre Le rapport de Brodeck. Le même roman car les deux livres brassent et creusent les mêmes obsessions : la paternité, la perte, la trahison, la guerre, la fonction de la littérature, le suicide, l’honneur et l’horreur.

Le rapport de BrodeckMais comme Philippe Claudel est un grand romancier, chacun de ces deux livres jumeaux est en même temps  profondément singulier, chacun reste irréductible à son double et intimement lié à lui, comme les deux versants d’une montagne. Claudel aurait pu écrire, comme tant d’autres, un énième roman nous expliquant qu’il a été fort désagréable aux juifs de se faire massacrer et que les nazis étaient décidément des gens peu recommandables. Il a préféré écrire Le rapport de Brodeck, un livre fascinant et déchirant sur l’enracinement et l’exil, la fraternité et son envers de sauvagerie, l’identité et l’altérité ; une fable nimbée d’un parfum de conte tout en étant solidement enracinée dans la chair des forêts, des rivières et des collines. Le livre parle aussi du ou d’un génocide, mais il le fait de telle manière qu’on a l’impression de découvrir ce que l’homme peut faire à l’homme, comme si le livre avait le pouvoir de nous faire oublier tout ce qu’on savait ou croyait savoir pour mieux nous amener à redécouvrir l’indicible du massacre et de l’avilissement. Le livre s’ouvre par une phrase magnifique, « Pour celles et ceux qui pensent n’être rien » et se clôt par une supplication qui ne l’est pas moins : « Brodeck, c’est mon nom. Brodeck. De grâce, souvenez-vous. ». Dans l’intervalle, un récit que Brodeck écrit pour lui-même en parallèle d’un rapport que les autorités de son village lui ont intimé l’ordre de rédiger. Il s’agit d’expliquer un événement à la fois banal et surnaturel, prévisible et stupéfiant, qui implique un étranger venu au village, des souvenirs mal enfouis, un cheval et un âne, des dessins, des femmes maltraitées. Comme dans la vie, à la fin du roman, on aura tout compris et on n’en sera pas plus sage.

Je n’ai pas vu les années, même si toutes m’ont paru très longues. (Les âmes grises)

Les âmes grisesDans Les âmes grises, le narrateur, un policier, rédige lui aussi un rapport, en quelque sorte, ou un compte-rendu d’enquête, si tant est que se souvenir c’est toujours faire l’inventaire de nos erreurs, de nos manquements, de nos lâchetés et parfois, dans le meilleur des cas, du bonheur perdu et d’instants de noblesse inutile. Comme dans Le rapport de Brodeck, des gens meurent tout en continuant parfois à exister (« Je ne sais pas trop bien dire. C’est difficile les mots. De mon vivant je ne parlais guère »), la guerre sévit (une guerre bien identifiée cette fois-ci, 14-18, la si mal nommée Der des Ders), un étranger arrive ou plutôt une étrangère « belle à ne pas avoir de métier », le narrateur s’interroge sur le sens de ce qu’il est en train de faire (« C’est douloureux d’écrire. (…) Ça fait mal à la main, et à l’âme. L’homme n’est pas fait pour ce travail, et puis, à quoi ça sert ? »). On croise la route du procureur PierreAnge Destinat, du juge Mierck, de l’officier Matziev, de l’institutrice Lysia Verhareine, autant de personnages qui ne sont en rien des archétypes mais des individus singuliers faits de chair et de doutes. Ce qui n’empêche pas, bien au contraire, Claudel d’aborder des thèmes universels et intemporels comme l’équivoque cécité volontaire de la justice (« Les jurés ne comprenaient pas toujours ce que le Procureur voulait dire : il avait trop lu, et eux pas assez. ») ou l’énigmatique propension des hommes à aller à la mort le cœur en fête (« L’été s’annonçait aussi chaud sous les tonnelles que dans le crâne de bien des patriotes qu’on avait remonté à bloc comme de beaux mécanismes d’horlogerie. »). Mais surtout, à chaque page, on est immergé dans la vie, sa complexité, sa trivialité, sa dramatique constance qui nous amène toujours, un jour ou l’autre, à « songer qu’on n’est pas grand-chose, oui pas grand-chose, que cela ne peut plus durer très longtemps, qu’un jour c’est très long, qu’il faut tenir encore, et qu’il y aura d’autres jours, encore, encore et encore ».

Évitant l’impasse du minimalisme stérile (l’écriture blanche) comme l’écueil de la virtuosité vaine, l’écriture de Philippe Claudel est à la fois exigeante et généreuse, intelligente et candide, sublimement idiote en quelque sorte, à la manière d’un prince Mychkine déclarant : « Vous ne voyez que la seule vérité, donc vous êtes injuste » (L’Idiot, Dostoïevski).

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