Deux ans après l’excellent Middle England, Jonathan Coe est de retour avec un court roman consacré au cinéaste Billy Wilder et au tournage de son avant-dernier film, le joyau crépusculaire Fedora.

On l’oublie parfois, mais avant d’être un auteur reconnu du grand public, Jonathan Coe exerça la profession de critique de cinéma, publiant des biographies de James Stewart et Humphrey Bogart, mais signant aussi d’excellents articles, parmi lesquels, « Journal d’une obsession »[1], récit autobiographique de sensibilité proustienne, dans lequel l’écrivain raconte sa découverte du film La Vie privée de Sherlock Holmes, à l’âge de onze ans, et son rapport passionnel au chef-d’œuvre de Billy Wilder, poursuivi au fil des ans par une quête impossible des scènes supprimées au montage[2]. Bien que consacré à un autre film tardif du cinéaste – Fedora (1978) – le dernier roman de Jonathan Coe, M. Wilder & Me, semble avoir pour ambition de donner un prolongement romanesque à cet article.

Nous sommes en 2013 et la narratrice, Calista Frangopolou, compositrice anglaise d’origine grecque, se souvient de son voyage aux États-Unis lors de l’été 1976. Ingénue de vingt ans n’ayant aucune connaissance spécifique du cinéma, Calista se trouve, par un concours de circonstances, invitée à dîner dans un restaurant huppé de Los Angeles, à la table de Billy Wilder et de son scénariste attitré, IAL Diamond. Bien que montrant une ignorance complète de sa filmographie, la jeune femme s’attire la sympathie du réalisateur, qui évoque devant elle la préparation de son prochain long-métrage – un « film sérieux », très éloigné du domaine de la comédie – dont le tournage doit se dérouler partiellement en Grèce. L’été suivant, Calista, qui est retournée chez ses parents à Athènes, se voit contactée par Wilder, qui la recrute d’abord comme interprète, puis comme assistante personnelle d’IAL Diamond pour le tournage de Fedora, qui se déroule successivement à Corfou, Munich et en région parisienne.

Si Jonathan Coe délaisse en apparence le foisonnement narratif de son précédent roman – Middle England, troisième volet de la trilogie des enfants de Longbridge – et livre ici un texte plus court, M. Wilder & Me n’en demeure pas moins une œuvre complexe qui, sous la surface d’un récit de tournage romancé, reposant à la fois sur des témoignages avérés et des scènes imaginées par l’auteur, propose une réflexion mélancolique sur la fin d’un âge d’or du cinéma américain et l’émergence du nouvel Hollywood. Fedora, remake transparent de Sunset Boulevard, dans lequel William Holden incarne une version mûre et sans illusion du personnage de Joe Gillis, est un film extrêmement personnel et douloureux, dans lequel Wilder évoque sans détour son propre vieillissement, sa difficulté à monter des films et l’angoisse de sa propre mise au rebut, dans un contexte où ses projets n’intéressent plus les décideurs des studios hollywoodiens, dont l’unique obsession consiste à vouloir réitérer le succès du « film de requin » de Steven Spielberg. Si le roman se fait l’écho de ce désenchantement, l’auteur ne manque pas d’en tempérer l’amertume par son humour et son ironie, qui en rendent plusieurs scènes à la fois drôles et poignantes, lorsque Wilder doit répondre aux questions ineptes de journalistes n’ayant qu’une connaissance approximative de ses films, ou lors d’une dégustation improvisée de Brie et de vin rouge, lors d’une escapade en Seine-et-Marne.

Toutefois, la partie la plus étonnante de M. Wilder & Me a lieu lors d’une digression écrite sous la forme d’un scénario cinématographique de cinquante pages. Face à un jeune allemand qui lui tient un discours révisionniste et conteste le nombre de victimes officielles de la Shoah, Wilder livre un récit glaçant de sa découverte des camps de la mort, lors d’un voyage en Europe effectué à la fin de la guerre pour le compte de l’armée américaine, en y associant la disparition des membres de sa propre famille. Ce passage, qui introduit une gravité allant bien au-delà de l’atmosphère douce et désenchantée du reste du roman, semble traduire par la voie romanesque un constat formulé dans l’article « Du Comique »[3], dans lequel Jonathan Coe, évoquant la tradition du roman comique anglais, observe que cette tradition lui paraît désormais difficile – sinon impossible – à entretenir dans l’horreur du monde contemporain.

C’est néanmoins un authentique amour de la vie et de l’art que célèbre finalement M. Wilder & Me au fil de ses 250 pages, qui – bien que consacré à une œuvre crépusculaire du réalisateur de Some Like it Hot – suscite à sa lecture une impression paradoxale de tristesse euphorique, indispensable en cette période de confinement morose. Le roman n’étant pas encore traduit en français, il est fortement recommandé à ses futurs lecteurs de profiter de l’attente pour découvrir ou revoir Fedora, film mal-aimé de Billy Wilder à sa sortie, mais réévalué depuis et édité dans une luxueuse édition DVD par Carlotta depuis 2014.


[1]: publié une première fois dans le n° 533 des Cahiers du Cinéma en 1999, puis réédité dans le recueil Notes marginales et bénéfices du doute en 2015, avec une brève réponse de Billy Wilder à l’article.

[2]: La vie privée… qui devait durer deux heures et demie, avait été amputé de trente minutes à sa sortie en 1970. Les négatifs des scènes manquantes ayant été détruits, le film demeure, malgré une restauration partielle, un exemple emblématique d’œuvre mutilée par la sottise et l’indélicatesse de ses producteurs.

[3]: article également publié dans le recueil  Notes marginales et bénéfices du doute.

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