Crammed Discs est en Europe continentale une référence de la pop musique synthétique du début des années 80. A l’instar de Mute Records, en Angleterre, le label Bruxellois revendique un patchwork d’influences dont la matrice est électronique et punk, chansons pour la plupart composées autour de mélodies jouées sur des synthés et de guitares rythmiques au chorus syncopé. Y aurait-il une spécificité belge ? Comme l’expliquait Yvon Vromman au quotidien belge Le Vif : « Je ne crois pas qu’esthétiquement, il y ait un rock belge. […] Les Tueurs, c’est belge dans la mesure où on vit en Belgique, où beaucoup d’influences se mélangent. Le plus spécifique dans le rock belge, c’est qu’il n’y a pas de spécificité. ». C’est donc peut-être un élément extérieur à la musique elle-même qui serait la pièce maîtresse de Crammed Discs et de la Belgique toute entière : un goût prononcé pour la chanson et le mélodrame enflammé.

Aksak Maboul et Véronique Vincent « Chez les aborigènes »

Veronique Vincent et Aksak MaboulAksak Maboul est un duo initialement composé de Marc Hollander et de Vincent Kélis auquel se sont greffés quelques collaborateurs de renom : Marc Moulin, Catherine Jauniaux, Chris Cutler, Fred Frith… Fondé en 1977, cette formation à géométrie variable publie un premier essai, Onze danses pour combattre la migraine, explorant des univers musicaux variés : jazz, musique improvisée, rock progressif, tango, … Pour leur second album, en 1980, Un peu de l’âme des bandits, Marc Hollander crée une structure pour assurer la diffusion de son album : Crammed Discs est né. Dans la foulée, il se lance en compagnie de Véronique Vincent et des Tueurs de la lune de miel dans l’écriture d’un disque qui ne verra jamais le jour, enfin presque. Enregistré entre 1981 et 1983, Ex-futur album devait théoriquement être le troisième disque d’Aksak Maboul. En 2014, Marc Hollander remonte la formation et termine la production de Ex-futur album. La même année, Chez les aborigènes sort en single.

Les Tueurs de la lune de miel « Décollage »

Les Tueurs de la lune de mielEmmenés par Yvon Vromman, J.F Jones Jacob, Gérald Fenerberg, Les Tueurs de la lune de miel publient en 1977 un premier essai discographique, Special Manubre, qui est lui aussi à la croisée des genres : chanson, jazz, rockabilly et guitare punk. Produit par Marc Moulin, le très ambivalent premier album du groupe est à l’image de son chanteur Yvon Vromman : potache, énervé, bordélique. Malgré ses bons moments le disque ne convainc pas. Ce n’est qu’après avoir été rejoints par Véronique Vincent et l’équipe d’Aksak Maboul que Les tueurs parviennent à trouver leurs marques. Le chant et les textes désabusés de Véronique Vincent éloigne le groupe du piège de la virtuosité et de l’exercice de style burlesque un peu vain. Publié en 1981, cet album est connu, assez malheureusement, pour ses reprises de Route Nationale 7 et Laisse tomber les filles. Ce sont les compositions du groupe, pourtant, que nous vous recommandons chaudement, en particulier Histoire à suivre, Décollage et Fonce à mort. Le groupe se sépare en 1985 et Yvon Vromman décède tragiquement quatre ans plus tard. Entre-temps, il est devenu peintre, joueur de poker professionnel et grand amateur de whisky et autres substances (si ce n’était déjà fait). Une vie aussi étrange que bien remplie.

Des Airs « Lovely Lady of the roses »

Des AirsBob Vanderbob, Stephane Karo, Catherine Jauniaux et Fanchon Nuyens étaient tous quatre des amis personnels de Marc Hollander. Ils se trouvent donc tout naturellement signés sur le label naissant Crammed Discs pour un mini LP, Lunga Notte, en 1982. Il reste à ce jour le seul testament discographique du groupe. Catherine Jauniaux partira quelques temps plus tard aux Etats-Unis où elle entamera une carrière de performeuse et se consacrera à la technique du Spoken Word, cet art de la déclamation qui a (tristement) dégénéré en Slam. Ce n’est donc pas un hasard si Lunga Notte est un album dans la veine du Queen of Siam de Lydia Lunch, l’icône branchée no-wave du Spoken Word. Très influencé par le jazz New-Yorkais des années 50, Charles Mingus en particulier, le classicisme rock du quatuor Bruxellois trouve son expression dans une forme semi-improvisée où le phrasé du saxophone est un contrepoint parfait pour la voix de crooner de Bob Vanderbob et le chant lascif de Catherine Jauniaux. Lovely Lady of the roses est une reprise de Peter Cook, chanteur britannique approximatif à la personnalité iconoclaste. Elle conserve de la version originale l’emphase exaltée à laquelle elle superpose une rythmique, à tout le moins, époustouflante. Inclassable, cet album doit plus à la peinture de Fernand Léger, au constructivisme d’Alexandre Rodtchenko, au surréalisme de Man Ray et à la littérature « lunaire » de Saint-Exupéry qu’à la musique en elle-même. Chef d’œuvre.

Karl Biscuit « La morte »

Karl BiscuitEncore un artiste signé sur Crammed Discs qui a entrepris de faire de la musique comme un pis-aller. Karl Biscuit vient du monde de la danse et du ballet. Il y retournera peu après avoir enregistré trois albums successifs, Regrets Eternels (1984), Fatal Reverie (1986), et Secret Love (1987). Il ira quelques temps collaborer avec Philippe Découflé puis partira monter sa propre compagnie de danse, Castafiore. A l’instar de Découflé, sa musique est une combinaison de sons électroniques et de rétro-futurisme, de romantisme décomplexé et de rythmes mambo. Le morceau La Morte est à l’image de son auteur : excessif. Qui a dit qu’il y avait création artistique sans prise de risques ? Le climax mélodramatique qui sous-tend ce petit bijou mélodique ne ferait pas honte aux princes du romantisme noir, Eugène Delacroix, Gérard de Nerval et Lautréamont.

Sonoko « Marienbad » 

SonokoOn ne sait rien, ou presque, de Sonoko, si ce n’est qu’elle a enregistré un album intitulé La Débutante, publié en 1987, en compagnie du duo Aksak Maboul. L’album est produit par le vénéré Colin Newman du non moins vénérable groupe post-punk britannique Wire. Sur cet album, Sonoko reprend Nino Rota, Michel Polnareff, Gabriel Fauré et Suicide ! Rien de moins. L’album est un manifeste à la sensualité où sont exposés les fantasmes japonais en matière de sexualité (sexualité infantile, mythe de la femme-enfant…) lesquels sont enrobés d’une sucrerie pop que n’aurait pas renié Phil Spector. La difficulté à comprendre les paroles font de Marienbad une œuvre où l’émotion prime sur la réflexion. Pour la forme, on est une nouvelle fois plus proche du monde de la peinture que d’une forme musicale reconnaissable (si ce n’est peut-être celle de l’artiste japonaise Haco). Sonoko est un mélange un rien cochon de Pop Art à la Warhol et d’estampes japonaises. Après un séjour à Paris, Sonoko est rentrée au Japon. En 2002, elle a fait savoir qu’elle prévoyait d’enregistrer un nouvel album. Il ne semble pas qu’on ait entendu parler d’elle depuis lors.

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