Alan Vega : Broken Elvis
5.0Note Finale

Alan Vega a décidé, à l’âge de 78 ans, de nous quitter (et pour toujours). La confrontation avec le public était au cœur du processus créatif de Suicide. Ce même public a fini par l’aimer, unanimement, et sans doute tout à fait sincèrement. Mais n’oublions pas que le Crooner était aussi un « blouson noir » séditieux, un baby-boomer dont les rêves étaient remplis de films de gangsters et qui est entré tardivement (et presque par hasard) dans le cirque Rock. Avec Martin Rev, il a contribué à définir l’esthétique sonore de son temps, entre réminiscence Garage Rock et primitivisme Pop. Alan Vega n’était pas en avance sur son époque (comme on le lit trop souvent). En se faisant chanteur, il a synthétisé dans l’instant le maelstrom des influences culturelles qu’il avait emmagasinées pendant près de vingt années, un œil dans le rétroviseur temporel, les fifties, où les films de Cowboys le disputaient aux Harley Davidson. Alan Vega n’était pas un visionnaire, c’est l’Histoire qui a changé le cours de son temps pour lui donner raison.

L’influence d’un Iguane

En 1969, le sculpteur Alan Bermowitz, un natif de Brooklyn qui aime à traîner dans les salons crasseux des officines dédiés aux arts graphiques du Lower East Side, se rend à un concert des Stooges. Leur leader, Iggy Pop, portant petite culotte rouge et jeans crasseux dont les déchirures laissent apparaître ses testicules, insulte abondamment un public qui malgré tout semble décidé à lui montrer un certain respect, voire de l’affection, acceptant même de se faire marcher sur la tête (littéralement). Accessoirement, celui qui les invective vomit ses tripes que l’héroïne semble vouloir rejeter de son corps émacié. Cette sauvagerie préfigurant le punk à venir donne substance et direction à l’ambition artistique d’Alan Bermowitz qui prend dès lors le patronyme d’Alan Suicide. Dans la foulée, il rencontre Martin Reverby avec lequel il se lie d’amitié. De cette amitié, que le temps ne parviendra jamais à éroder, va naître l’année qui suit (nous sommes en 1970) un projet musical qui se fera connaître sous le nom de Suicide. Alan Bermowitz prend cette fois le pseudonyme d’Alan Vega qu’il gardera jusqu’à la fin de sa vie, le 16 juillet dernier.

Et Elvis qui n’en finit pas de mourir

En 1971, Elvis est une Star bouffie, décrépie par l’alcool, qui comme une vulgaire prostituée est prêt à se vendre au plus offrant, ne chantant guère plus qu’à Las Vegas ou dans des super-productions Hollywoodiennes qui brillent toutes par la constance de leur scénario affligeant. Le King est d’ores et déjà une star agonisante, un tube de barbituriques plein aux as. Mais dans la tête d’Alan Vega, il est toujours la Star, ce type à la sensualité affichée qui inventa le Rock’n Roll, non pas en composant une chanson (bon nombre de chanteurs pourraient en revendiquer la paternité, à commencer par Johnny Cash, Eddy Cochrane et Bo Diddley), mais grâce à son style. Ses râles lascifs et la salacité de ses déhanchements sont devenus un objet de fixation pour Alan Vega.

L’enfant qui allait dans les années 50 voir avec son père les films de gangsters et de cowboys a superposé les classiques de la Metro Goldwyn Mayer et la touche suave d’un Elvis. D’autres influences forment un magasin plein de références : Gene Vincent duquel il prend la toxicité loubarde et le blouson de cuir noir, le même qu’arboraient les « Greasers » de sa jeunesse (il a du reste merveilleusement repris Be-Bop-A-Lula) ; John Leyton dont il tient le goût des épanchements romantiques (ingénieusement mis en son par Joe Meek). Quant à son look vaudou et son penchant pour l’utilisation d’un eyeliner, il l’emprunte (très probablement) à Screaming Jay Hawkins, le subtil jeteur de sort de « I Put A Spell On You ». Avec son allure de Dandy toxique, Alan Vega s’est fabriqué un style qui est un équivalent de l’almanach Vermot pour la contre-culture adolescente d’après guerre. Il y mélange le Rock’n Roll fifties et la vague d’expérience Arty des années 60, elle-même liée à l’apparition des premiers claviers modulables.

Un jeune homme chic

Alan Vega se retrouve donc à la fin des années 60 un peu paumé au milieu du chaos engendré par la libération des mœurs et la révolution culturelle qui commence sérieusement à tourner en rond. Le mouvement punk, qui pointe son nez dès 1975, arrive à point nommé, en théorie tout du moins. Car Suicide, en dépit de son nom, n’avait pas la moindre chance de plaire à un public qui brille avant tout par son conservatisme. En 1976, la tendance de la contre-culture naissante est aux guitares électriques et aux textes « engagés ». Les théories de Proudhon sont pour eux les vestiges d’un vieux monde et dans l’entourage des Sex Pistols personne ne l’a lu. Est-ce l’important ? Rien n’est jamais plus conservateur que la jeunesse. Ceux qui en forment la cohorte sont les véhicules d’une rébellion qui est avant tout l’esprit du temps.

Elvis n’est pas encore mort et Vega joue sur scène les durs à cuir, influencé  par les icônes Rockabilly de sa jeunesse. Car Alan Vega, au moment où il entreprend de se consacrer à la musique (mettant ainsi brutalement de côté ses activités en tant que peintre et graphiste), n’est pas exactement un minot vierge de toutes références. Né en 1938, à Brooklyn, il a 33 ans quand il monte Suicide et il doit attendre 5 années supplémentaires avant de pouvoir revendiquer un « contre-succès » manifeste (il a donc 38 ans).

Pour les Punks, Elvis représente le mal absolu, le vestige d’un monde que tous attendent qu’il s’écroule sur ses fondations. La musique de Suicide, sorte de minimalisme électronique fabriquée sur un Wurlitzer et poussé dans ses derniers retranchements par Martin Rev, n’est pas non plus au goût du public qui veut voir de la transpiration normée, des guitares noyées dans une pluie de crachats. En empruntant aux Silver Apples sa forme musicale et au Rockabilly son esprit, Suicide est donc très loin de la doxa stylistique Punk.

Et puis Alan Vega a quelque chose de précieux, de cabotin, qui le tient éloigné du dogme esthétique qu’imposent les Pistols et les Clashs. Tout juste pourrait-on le rapprocher de Johnny Thunders (l’ancien membre du combo proto-punk New York Dolls est lui aussi plus âgé). Jouer les stars Rockab’ le met ainsi à distance du mantra anti-érotique, hyperréaliste, politiquement conscient des punks.

23 minutes in Brussels

Tous les concerts de Suicide (à cette époque) ressemblent à l’apocalypse, comme en témoigne le live « 23 minutes in Brussels » (soit la durée exacte du set ce soir-là) qui se déroula sous une avalanche de canettes de bières. Le public a tout tenté pour l’empêcher de chanter, lui arrachant à plusieurs reprises le micro des mains. A Glasgow, en première partie de Clashs, Alan Vega a le nez cassé après qu’on lui ait lancé une hache au visage. Même chose au festival de Crowley devant un parterre de Skinheads. Et ses provocations n’arrangent pas les choses : il harangue la foule, elle le hait en retour, il sur-joue un romantisme de voyou, gifle le public du premier rang, singe un Elvis devenu la bête noire du mouvement punk qui, par convention, déteste le star-système.

Les gens le détestent et c’est ce qui l’excite. Tous les soirs, il croit que c’est le dernier. « Ils vont nous tuer cette fois, Marty. Pour de bon ! ». Mais non, rien n’y fait, et certains commencent même à apprécier Suicide, comme Ric Ocasek, leader des Cars, l’un des tous premiers fans de Suicide. Il produira leur second album et sera le principal collaborateur d’Alan Vega, compositeur et arrangeur, pour ses albums solo des années 80.

Alan Vega voulait être un Crooner, une icône intemporelle ; la subversion était sa coquetterie. Il a voulu explorer le côté sombre de son mentor, Elvis Presley. Avec Suicide il a tout sacrifié pour devenir un chanteur stylé (on a à ce jour pas trouvé de meilleur moyen de faire de la musique). Juif et Portoricain, il s’inventa une culture catholique car le Christ est tout de même plus sexy que le bazar nihiliste punk. Il a longtemps menti sur son âge, en se rajeunissant de 10 ans, histoire de laisser à penser qu’il avait l’âge de ceux qui le détestaient. Rien n’y a fait et tout le monde a fini par l’aimer. Dans les années 90, pendant un concert de Suicide, il s’adresse à Martin Rev, son co-pilote de toujours : « Regarde Marty, ils nous aiment ! Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? c’est affreux. Il faut tout arrêter ». Eh bien, finalement, tout s’est arrêté.

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