Le disque I / III de Bruit Noir nous le rappelle : la mort n’est qu’une péripétie surfaite, la vraie question c’est la vie.

Il faut toujours remercier les gens qui vous font pleurer. Au pire ils attisent votre colère, au mieux ils vous fournissent la preuve tangible bien qu’éphémère que vous n’êtes toujours pas mort. Depuis leur premier disque, L’avenir est devant (1997), les  joyeux drilles du groupe Mendelson me font chialer à chaque écoute, 18 ans d’abandon lacrymal, merci les gars. Parfois, on sait qu’il faut impérativement qu’on pleure, avec la même évidence irraisonnée qui nous fait savoir qu’on doit à tout prix baiser, boire comme un trou ou caresser un chien. Parce que ça suffit, tout. Dans ces cas-là, une chanson de variété peut fort bien faire l’affaire, Nous d’Hervé Vilard ou Petite sœur de Lââm, par exemple. Ils sont tout à fait capables de nous faire pleurer mais enfin, quand même, après on se sent un peu gêné, on est vraiment content de s’être livré à cette turpitude dans l’intimité, sans témoin ; un peu comme quand on vient de faire l’amour avec quelqu’un qu’on méprise. La différence avec Mendelson, c’est qu’ils nous font pleurer sans nous coller la honte, voire en nous rendant fiers, fiers d’avoir réussi à pleurer encore une fois, en dépit de tout.

MendelsonDepuis 1997, Mendelson a livré trois autres albums magnifiques (et contribué à la relance de l’économie française par la vente exponentielle de mouchoirs en papier) puis, en 2013, un triple album éponyme magistral, comprenant notamment une chanson de 54 minutes (il est conseillé de poser un jour de RTT pour pouvoir l’écouter). Ce dernier opus ne fait plus pleurer, il plonge dans la stupeur, un saisissement si complet qu’il en anesthésie l’émotion, le sublime en somme. Cet album ressemble à une cathédrale, il est trop beau, presque agressif de perfection, on se plante devant, intimidé, on regarde, on se dit que si l’un de nos congénères a pu produire un truc pareil, c’est que Dieu nous a vraiment fait à son image et qu’Il a bien de la chance. Mais enfin, bon, il faut vivre, on ne peut pas passer sa vie devant une cathédrale, d’autant qu’on a tout de même un peu envie de pleurer.

BruitNoir_cover500Et puis en 2015, voilà l’album I / III de Bruit Noir, projet réunissant deux piliers de Mendelson, le chanteur Pascal Bouaziz et l’excellent Jean-Michel Pirès. Ils ont quitté (momentanément ?) le sublime pour retomber dans la beauté, une très belle chute. La chanson la plus longue dure 6 minutes, un format presque punk pour Mendelson, d’ailleurs il s’agit du morceau intitulé Joy Division. Le nom du collectif ne ment pas, il y a beaucoup de bruits et beaucoup d’obscurité dans ce disque, mais rien de déprimant. L’une des expériences les plus radicales de la solitude, c’est quand vous faites écouter à quelqu’un (pire encore, un être que vous aimez) un disque que vous trouvez magnifique et qu’il vous dit que « c’est pas très gai ». Ou quand vous lui conseillez un roman qui vous a transporté et qu’il le juge « trop intello ». Ça, c’est déprimant.

En ce qui me concerne, l’un des moments les plus démoralisant de mon existence a consisté à regarder le film Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon. Je m’étais dit que j’avais envie de passer un bon moment, de me changer les idées, de ne pas me prendre la tête, bref je m’emmerdais sec. Alors, j’ai décidé de regarder Bienvenue chez les Ch’tis parce que, merde alors, tout le monde disait que c’était tellement drôle et puis moi aussi j’ai droit à la détente. Et j’ai tenté vainement pendant une heure et quarante-six minutes de rire, ou de sourire au moins, en entendant des blagues sur le fromage. Après avoir regardé Bienvenue chez les Ch’tis, j’ai été triste pendant trois jours. Et je n’ai même pas pleuré. Salopard de Dany Boon. Les salopards, ce sont les gens qui vous rendent triste sans même réussir à vous faire pleurer. C’est normal, la tristesse ne fait pas pleurer, c’est le chagrin qui nous fait pleurer. Et puis la tristesse donne envie de faire du mal aux autres ou de s’en faire à soi-même, la tristesse est stupide et égoïste comme un enterrement raté. Le chagrin c’est plutôt ce qui nous fait regarder autour de nous pour trouver quelqu’un à qui sourire, quelqu’un qu’on pourrait toucher ou même à qui on dirait simplement « ça va toi ? ». Pascal Bouaziz n’est pas un salopard, il a sans doute du chagrin mais il n’est pas triste du tout. Et le disque de Bruit Noir n’est pas triste non plus.

Par contre, il est courageux.Très courageux. Il n’a jamais peur du ridicule. Tutoyer le ridicule (ce que les gens bien appellent le pathos) et rencontrer l’humanité, voilà une définition possible de l’art.

Ne parlons pas des chansons, il faut les écouter, encore et encore. Juste une phrase : « Un jour t’avais dansé parce que t’étais contente » (dans la chanson Joe Dassin). Alors, vous pleurez ? Moi, oui.

Les deux premiers albums (magnifiques) de Mendelson sont en écoute libre sur leur site.

L’excellent label Ici D’ailleurs propose l’intégralité du catalogue de Mendelson et de Bruit Noir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.