Cease and Desist - Cult Classics from the Post Punk Era (1978-1982)
4.5Note Finale

La compilation Cease and Desist est, à l’instar de la musique à laquelle elle rend hommage, une compilation réussie jusque dans ses plus petites imperfections.

Avant de devenir un genre musical à part entière le terme D.I.Y. (pour Do It Yourself) était utilisé pour décrire un procédé créatif plutôt qu’un style de musique à proprement parler. Il a constitué un référent créatif pour la jeunesse britannique durant les années qui ont suivi l’explosion du punk en 1977. Son principe est simple, il repose sur l’idée que l’on peut bien crever sans avoir fait quoi que ce soit de ses dix doigts si on attend que l’index divin (ou celui du directeur artistique de Sony) daigne se poser sur soi. De tout temps, la technologie fut partie prenante du processus créatif. Le Roman doit sa naissance à l’invention de Gutenberg. Le courant D.I.Y. doit son apparition à une innovation de la fin des années 70, l’enregistreur à cassette, qui a façonné le slogan d’une jeunesse pétrie d’ennui aux premiers jours du Thatchérisme.

Xerox Music 

Le photocopieur et la la cassette ont tous deux pour principe la duplication à bon marché. La photocopie était censée simplifier la vie des secrétaires (et augmenter au passage leur productivité). Incidemment les musiciens se sont emparés de ces innovations. Pour le meilleur, et parfois pour le pire, les premiers Tape Recorder ont donné l’occasion à une multitude d’artistes d’enregistrer eux-mêmes et au moindre coût des disques sans recourir à une maison de disque. Avec un photocopieur, ils ont trouvé un moyen peu onéreux de se passer des services d’un imprimeur pour les pochettes d’albums et les affiches de concert. L’abondance de la production graphique et discographique témoigne du foisonnement artistique qui régna en Grande-Bretagne à cette époque, d’un temps où les apprentis musiciens ont commencé sincèrement à se prendre pour Dieu. Car la seule limite à la création artistique était désormais celle que son créateur s’imposait à lui-même. Ce n’est plus tard que les choses ont commencé à se compliquer, avec l’arrivée des premiers ordinateurs, quand tout le monde a sérieusement commencé à se prendre pour un artiste et qu’on s’est aperçu alors que plus personne ne l’était vraiment. C’est à cette période de productivité musicale que Cease and Desist rend hommage, à cette catégorie de musiciens qui, à la fin des années 70, n’ont eu pour seule ambition que de faire, sans culture et compétences, avec pour seule qualité la spontanéité de leur âge et l’arrogance qui l’accompagne.

D.I.Y., l’histoire d’un slogan.

En 1977 le mouvement punk est un parfait tremplin pour cette jeunesse fille de baby-boomers qui veut à tout prix rompre avec la monotonie d’un quotidien qui la conduit inexorablement du lycée au bureau. Leurs parents sont pour la plupart ouvriers à l’usine et profitent du compromis Fordiste leur assurant un revenu, un toit et trois repas quotidiens en échange d’un labeur abrutissant. Bien nourris, et pas si malheureux que ça, les jeunes de 1977 se rêvent alors tout naturellement artistes et saltimbanques. C’est que les Sex Pistols, toujours bien dans leur temps, ont introduit une révolution plus profonde que l’anarchie de parade qu’ils distillent en chiens savants à la télévision britannique. Légitimés par une censure imposée par le gouvernement, ils ont porté mieux que tout autre un vent salutaire d’émancipation dans chaque ville du Royaume-Uni. Ils ont continûment inspiré des myriades de jeunes gens en quête d’un avenir moins morose que celui de leurs parents. Partout des groupes vont se former après les avoir vu en concert. Les Sex Pistols ont été les porte-voix des valeurs individualistes qui constituent le socle de l’époque contemporaine et ils ont aussi, rendons-leur cette grâce, permis à un nombre considérable d’artistes d’émerger : Joy Division, The Fall, The Buzzcocks, Tony Wilson de Factory Records, etc. doivent tous quelque chose au souffle libertaire dispensé par les Sex Pistols.

It was easy, it was cheap – Go and do it!”

La compilation préparée par J.D. Twitch, du duo écossais Optimo, est tout à la gloire de cet état d’esprit. Elle rend par la même occasion, et comme par accident, hommage à un groupe qui, bien que mentionné dans le titre (It was easy, it was cheap – Go and do it!) et les notes de pochette, en est pourtant le grand absent : The Desperate Bicycles. Au début de l’année 1978, 42 fans d’un groupe qui n’a pourtant produit qu’un modeste 45 tours ont l’heureuse surprise de découvrir dans leur magasin de disques préféré leur noms inscrits en toutes lettres sur leur nouvel E.P. Tous ont pour point commun d’avoir écrit au groupe ou bien téléphoné à John Peel (D.J. de son état et plus largement bienfaiteur des musiques indépendantes) pour qu’il passe un titre sur la B.B.C. La pochette est ainsi assortie d’un commandement :

The Desperate Bicycles se sont formés en mars 1977 dans le but d’enregistrer et de publier un Single sur leur propre label. Ils ont réservé un Studio à Dalston pour trois heures et, avec beaucoup de courage, et quelques répétitions, ils ont enregistré Smokescreen et Handlebars. Trois mois plus tard, The Desperate Bicycles étaient de retour en studio pour enregistrer leur second Single, dont voici un exemplaire. Il n’est plus temps d’être de simples spectateurs. Nous aimerions savoir pourquoi vous n’avez pas encore enregistré votre premier Single, c’est facile et pas cher, alors foncez ! (le coût total de Smokescreen est de 153 pounds).”

L’appel ne restera pas sans écho. Quelques mois plus tard ce sont des milliers de groupes qui se formeront, dont les influences musicales sont tout aussi variées que mal maîtrisées. Les deux disques de cette compilation sont le témoignage de ce charivari, d’un bouillonnement créatif qui va inonder pour quatre années le Royaume-Uni et, dans de moindres proportions, le reste du monde. Cease and Disist rassemble, sur deux disques, aussi bien des titres expérimentaux pouvant rappeler l’état d’esprit qui prévalait au sein du Free Jazz dans les années 60 (première face) que des musiques pop et électroniques (seconde face) ou encore Reggae et Dub (troisième face) et Punk (quatrième face).

Le D.I.Y. n’est pas un genre musical mais un principe prônant la spontanéité avec la conscience que le résultat en termes d’écriture, de son et de production ne sera pas parfait. Le grand talent de ces gens est d’avoir entrepris précisément de faire de la musique pour ce qu’elle est, une activité simple, animale, instinctive, sans réflexion plus avant. Car la musique est la forme artistique la plus primitive qui soit, un art mineur, et c’est là sa grandeur. Penserait-t-on un jour pouvoir donner le prix Nobel de Littérature à un musicien! La musique est dans son essence imparfaite. C’est pour cela qu’elle est une activité proprement humaine dont l’émotion est dépendante des errances de son créateur et des maladresses de son interprétation. La symphonie est en ce sens une monstruosité de l’Occident. Elle est passionnante, certes, mais son extravagance constitue un éloignement du propos véritable de la musique en général. Les émotions procurées en musique sont toujours et partout un “résultat” dont le procédé est invisible, immédiat, sans latence, presque sans écriture. Et c’est cette dimension de la musique que tous ces groupes ont joyeusement entrepris d’explorer.

L’écoute de ce disque est fortement recommandée !

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