Kevin Morby : Singing Saw
9Note finale

L’achat d’un disque est une activité plus compliquée qu’il n’y paraît. Pour s’assurer une existence sociale (digne d’intérêt) il convient de posséder tout un ensemble d’albums acquis sur la foi du brouhaha des initiés, et qui restent pour la plupart inécoutés. Le troisième album de Kevin Morby appartient à l’autre catégorie des disques qu’on achète. Ceux qu’on écoute mais dont on sait qu’ils ne constituent pas un ticket gagnant pour devenir une icône auprès des amateurs de fantaisies discographiques. Le penchant onirique et mélodique de Kevin Morby était patent, déjà, au sein de The Babies (son premier groupe en tant que chanteur en compagnie de Cassie Ramone, ex-guitariste-chanteuse du trio novo punk Vivian Girls). Avec Singing Saw (paru sur Dead Oceans), il confirme tout le bien qu’on pensait de lui : Kevin Morby est l’un des meilleurs songwriters américains.

New York

The Babies

Au milieu des années 2000, Kevin Morby quitte son Kansas natal pour partir s’installer à New York où il rencontre les membres de Woods, initialement le projet lo-fi folk-psychédélique de Jeremy Earl qu’il monte en parallèle de ses activités avec Meneguar. Il prend la basse sur le premier véritable album (studio) du groupe, At Echo Lake, paru en 2010. A Brooklyn, il se lie d’amitié avec sa colocataire Cassie Ramone et ils entreprennent ensemble de former un groupe en complément de leurs activités musicales respectives (au sein du trio punk Vivian Girls pour elle et de Woods pour lui) en vue d’échanger des idées. Le succès en partie inespéré de The Babies oblige Kevin Morby à quitter Woods (après quatre albums) et Cassie Ramone à mettre un terme aux activités des Vivian Girls. Leur premier album sort en 2011. Mené de front par deux des principaux locataires de la scène New Yorkaise, The Babies subit tout naturellement l’influence conjointe de ses compositeurs et interprètes. A elle donc le son fuzz et les mélodies punks et sixties hérités de son travail avec les Vivian Girls (Run Me Over, All Things Come to Pass, Breakin’ the Law), à lui le travail harmonique à base d’arpèges importés de son passage chez Woods (Voice Like Thunder, Sick Kid, Wild 2).

The Babies - Our House Upon The HillEn 2012 paraît Our Hour On The Hill, second et dernier album du groupe, sur lequel Kevin Morby affirme sa présence vocale laissant à Cassie Ramone le soin de le soutenir par des riffs dont l’inspiration est à puiser dans la musique Surf et l’Indie pop britannique de la fin des années 80 (à l’exception sans doute de See The Country mené presque entièrement par Cassie Ramone). Our Hour On The Hill aurait pu voir tous ses titres édités sous la forme d’un Single tels Alligator, Slow Walkin, Mess Me Around, Get Lost, Mean et surtout Moonlight Mile avec sa basse ronde et son texte à l’acidité mordante qui préfigure le premier album solo de Kevin Morby.

Los Angeles

Kevin MorbyEn 2013, il déménage pour Los Angeles et met un terme à ses activités avec The Babies. Ce départ pour la Californie et la découverte d’un piano abandonné dans sa nouvelle maison sur les hauteurs de Washington Hill exercent une influence décisive sur son style musical. Il s’oriente vers une forme de composition folk et rock (au sens classique et noble du terme) s’éloignant du format Indie-pop des débuts. Harlem River, paru sur Woodsist (label créé par Woods), est un album sur sa ville d’adoption, New York, dont les textes combinent l’onirisme pastoral de son Kansas natal et le décor de la méga-cité hipsterisée, ce qui n’est pas sans rappeler le Macadam Cowboy de John Schlesinger, dont la musique signée par John Barry n’est pas non plus une référence improbable. Accompagné de Jutin Sullivan à la batterie, déjà présent sur les albums de The Babies, avec la contribution de Cate Le Bon sur la très bonne ballade Slow Train, Harlem River a pour point d’orgue le titre éponyme de l’album. Construit autour de deux accords répétés en boucle pendant plus de neuf minutes, le morceau n’épuise pas et surtout ne s’épuise pas. Un titre qui donne aussi quelques clés pour comprendre son départ vers Los Angeles. « Harlem River talk to me / Tell me what you think about / Harlem River I’m in love, love, love, love. / Harlem River talk to me / Where we headed now / Harlem River I’m in love, love, love. / All because of you ». Produit par Rob Barbato (The Fall, Cass McCombs, Darker My Love), Harlem River arrime définitivement Kevin Morby au ponton Folk.

Kansas

Kevin Morby En 2014 Kevin Morby publie Still Life, puis Singing Saw en 2016, produit cette fois par Sam Cohen (Appolo Sunshine, Yellowbirds). Sur cet album, l’utilisation du piano et des instruments à cordes, sans rien concéder à une épure stylisée, le font cette fois accéder, en compagnie de peu d’autres, au rang de meilleur songwriter américain, le rapprochant de Bill callahan dont il partage une forme de désillusion altière. Sur Cut Me Down, morceau d’ouverture de l’album, il donne le ton avec son couplet maussade : « Birds will gather at my sides / Tears will gather in my eyes / Throw my head and cry / As vulture circle in the sky / And you’re going to do / What you came here to do / So why not to do it now / Oh and cut me down / […] / No one, nowhere to go / Step out of my shadow / Take me as I am / A man ». Le morceau suivant, I have been through the moutain, est un titre dont la basse et l’organisation rythmique peut rappeler le Lee Hazlewood de Cowboy in Sweden. La pièce maîtresse de l’album, Singing Saw, est, à l’instar d’Harlem River, bâtie autour d’une langueur rythmique dont les deux accords et les arrangements entérinent un tempérament bucolique et renfrogné qui fait la recette de Bill Callahan (The doctor came at dawn et, plus récemment, Dream River). Ferris Wheel est du même acabit avec son piano  mélancolique et son espérance en trompe l’oeil (« Riding on that Ferrris Wheel / a chair up in the sky / Riding on that Ferris Wheel / Well I loose my mind sometimes […] / Meet me in the morning / Hold my head and pray for rain / Meet me in the morning / When all remains the same »), comme l’est aussi Destroyer et son saxophone démodé très à propos.

En faisant le voyage en Californie, Kevin Morby ne pensait sûrement pas retrouver son Kansas natal. Et pourtant il est devenu en trois albums un référence incontournable d’un genre musical sans âge, et peut-être sans étiquette. En recourant à des outils musicaux et une forme d’écriture traditionnels, Folk et Country, il fait mieux que la plupart de ses condisciples pour définir une orientation musicale qui, si elle n’est pas nouvelle, donne au moins envie d’écouter des disques et non pas seulement de les collectionner.

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