Thierry Müller : 10 Suicides
8Note Finale

Thierry Müller a la réputation d’être un homme discret. A tel point qu’il lui a fallu près de 30 ans pour rencontrer un succès qui dépasse le cadre restreint des amateurs de bizarreries musicales et autres bidouillages électroniques. Avec Ruth, en 1985, son projet le plus pop à ce jour, il avait pourtant toutes les cartes en main pour s’attirer une plus large audience. Il aurait pu devenir une sorte de Taxi Girl de la musique « synthétique ». L’histoire en a décidé autrement et il a fallu trois décennies pour que le label Tigersushi exhume le très dansant, mais aussi très glaçant, Polaroïd Roman Photo sur sa compilation So Young But So Cold en 2004 (en référence à Kas Product) et que Born Bad Records l’intègre à son excellente compilation BIPPP en 2006, pour qu’une fièvre s’empare de la jeunesse dorée de Paris et de New York et que Thierry Müller devienne une icône branchée. Agnès B. l’a même joué en boucle dans sa boutique parisienne et l’a plus tard intégré à une compilation « maison ». Aujourd’hui, c’est au tour de Superior Viaduct, l’excellent label de San Francisco, de publier ses deux disques datés du début des années 80 sous le nom d’Ilitch : Periodikmindtrouble et 10 Suicides.

Ruth - Polaroïd Roman PhotoRuth

Quand il termine l’enregistrement de Polaroïd Roman Photo, Thierry Müller est persuadé d’avoir créé un disque qu’il pourra facilement placer  auprès des maisons de disque. C’est donc naturellement, et en toute bonne foi, qu’il entreprend de faire au milieu des années 80 le tour des Majors qui vont une à une lui claquer la porte au nez. « Il n’y a que chez RCA que j’ai trouvé quelqu’un d’intéressé. C’était Francis Fottorino qui avait signé Kas Product, mais quand c’est arrivé au niveau du grand patron, c’était terminé ! Ensuite, un ami a essayé de m’introduire chez Virgin mais sans résultat. C’est finalement sorti sur Paris Album, un tout petit label. Il a été vendu à la FNAC quelques temps… ». Le problème de Thierry Müller est sans doute qu’il n’est pas à proprement parler un garçon expansif et que sa musique s’en ressent. Il n’est peut-être pas non plus le meilleur VRP lorsqu’il s’agit de la vendre ce qui a la fâcheuse tendance de la rendre suspecte auprès des directeurs artistiques.

Quelque chose de “glaçant” dans la musique de Thierry Müller a formé un cordon sanitaire entre lui et les maisons de disques. Si elles s’intéressent de près aux sonorités électroniques, provenant d’Angleterre essentiellement, la majeure partie d’entre elles préfèrent malgré tout signer des musiciens hexagonaux plus “vendeurs” qui incorporent à ce titre une écriture traditionnelle (pour la plupart des mélodies sucrées empruntées aux yé-yés) et une tessiture robotique (le rétro-futurisme des années 80). Taxi Girl, Elli Medeiros et Jacno, Lio ou encore Lizzy Mercier Descloux sont à l’image de ce type de musique à l’instrumentation organique, agrémentée ici et là de claviers, mais dont la structure respecte somme toute la trame classique d’une chanson (pour notre plus grande joie, doit-on préciser.).

Thierry Müller - PeriodikmindtroubleSous le signe de l’hexagone

En dépit d’un certain goût pour la variété hexagonale (France Gall par exemple, qu’il s’entête à passer à ses camarades des Arts Appliqués pour les faire enrager) Thierry Müller a donc, en un sens, manqué le virage qui aurait pu le conduire sur la route du succès, même éphémère (après tout, n’y avait-il pas encore à cette époque une industrie musicale ?). Il n’a pas su, ou peut-être tout simplement pas voulu, rendre apparent le pont qu’il établissait entre la musique d’avant-garde et une esthétique pop. Il a choisi de faire passer au premier plan ses autres influences : le Free Jazz de Cecil Taylor, le Krautrock de Can (comme en témoigne sa stupéfiante reprise de She Brings The Rain), le néo-classicisme de Phillip Glass et de Terry Riley (avec lesquels il partage le goût des notes longues et de la répétition). Periodikmindtrouble, son premier essai discographique en 1978, est donc à l’image de son créateur : sombre et un peu désenchanté (mais jamais désincarné). Ses autres productions, en compagnie de Daunik Lazro ou au sein de Crash, ont approfondi au fil des ans cette fibre en mal d’expérience qui ne s’abaisse pourtant que très rarement à devenir une quête vaine de l’expérimentation pour elle-même, de l’improvisation pour l’improvisation.

Thierry Müller - 10 Suicides10 Suicides

Pour son second album en 1980 avec le projet Ilitch, 10 Suicides, le plus abouti à ce jour, on retrouve l’univers angoissé de son prédécesseur auquel s’ajoute un alliage d’improvisations et de pop musique, de structures mélodiques bancales et de poésie urbaine préfigurant le Polaroid Roman Photo de Ruth. La roideur rythmique de 10 Suicides est le procédé Krautrock qu’il utilise pour faire émerger une sensibilité mélodique portée par les voix et les guitares dont Waiting for Mabelle, titre que l’on retrouve sur 10 Suicides mais aussi sur l’album de Ruth, constitue le plus bel exemple. D’une certaine façon, les compositions de Thierry Müller tiennent davantage de l’expressionisme allemand, c’est à dire une approche graphique et émotionnelle de la musique, que du rock cérébral de Brian Eno ou du noise de Throbbing Gristle (bien qu’il soit flatté de ces comparaisons). « Je n’ai jamais su faire de la musique pour de la musique » confie-t-il pudiquement. On lui souhaite, pour notre part, de continuer éternellement.

Les extraits d’entretien rapportés dans cet article ont été réalisés par Cyril Lacaud et sont parus initialement en 2009 sur Pop News.

Certains disques de Thierry Müller peuvent être achetés directement sur son site Ilitchmusic et les deux albums d’Ilitch sont aujourd’hui réédités sur Superior Viaduct.

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