Les pays du Commonwealth ont une dent contre Tyler, the Creator. Après qu’il ait  été banni d’Australie et de Nouvelle-Zélande, c’est au tour du Royaume-Uni de refuser son visa au rappeur, pour le motif qu’il constituerait une menace terroriste. Sans plaisanter.

En 2011, le collectif Odd Future (collectif de rappeurs basé à Los Angeles, et aujourd’hui disparu, réunissant Tyler, the Creator, Hodgy Beats, Left Brain, Casey Veggies, Domo Genesis, Earl Sweatshirt, et une dizaine d’autres) a été contraint d’annuler son concert au festival Big Day Out d’Auckland, après que le conseil municipal de la ville les ait déclarés persona non grata, sous le prétexte que leurs textes seraient misogynes et homophobes. En 2014, Tyler, The Creator a de nouveau été évincé de Nouvelle-Zélande, où il devait participer au Eminem’s Rapture Festival, après un incident survenu à Boston, où il aurait demandé au public de s’attaquer à la police. Le ministère de l’intérieur a justifié sa décision par le fait qu’il constituerait « une menace potentielle à l’ordre public ».

Interdit parce qu’il n’est pas gentil

Cet été, le gouvernement britannique a fait savoir à l’intéressé qu’il ne souhaitait pas que Tyler, the Creator pénètre le territoire national afin d’y donner une série de concerts, dont l’un au festival de Reading et un autre au festival de Leeds. Christian Clancy, manager de l’artiste, a publié une lettre ouverte sur son site, dont voici un extrait :

« Tyler a été banni du Royaume-Uni pour une durée de 3 à 5 ans par une lettre émanant du secrétariat d’État aux affaires intérieures. La lettre cite spécifiquement des textes qu’il a écrit il y a 6 ou 7 ans, pour les albums Bastard et Goblin – un type de textes qu’il n’écrit plus aujourd’hui. La lettre met en avant que son travail d’artiste encourage la violence et l’intolérance vis-à-vis des homosexuels et favorise la haine avec des points de vue qui visent à la perpétration d’actes terroristes. » Celui-ci ajoute : « pouvez-vous imaginer être comptable de ce que vous avez écrit à 18 ans ? Comment pouvez-vous punir d’avoir grandi ? ».

Le bureau des affaires intérieures britannique a commenté sa décision : « Venir au Royaume-Uni est un privilège, et nous attendons de ceux qui y viennent qu’ils partagent nos valeurs. Le secrétariat aux affaires intérieures a le pouvoir d’exclure un individu s’il considère que sa présence sur le territoire britannique n’est pas dans l’intérêt du bien public ».

D’après son manager, le fait que Tyler n’écrive plus des textes du type de ceux qui lui sont reprochés est une raison légitime de contester son éviction du territoire britannique. L’argument est spécieux, car si ce qu’on reproche à Tyler est vrai, alors l’interdiction est sans doute justifiée. Un terroriste, misogyne et homophobe, même fraîchement repenti, ne mérite vraiment pas d’être accueilli le sourire aux lèvres, un bouquet de fleurs à la main.

Que reproche-t-on exactement à Tyler, The Creator ?

On lui reproche de faire l’apologie des violences faites aux femmes et d’encourager la haine à l’égard des homosexuels, et d’avoir aussi utilisé 200 fois le mot « faggot » (pédé), en 2011, sur son album Goblin, et dit au moins un millier de fois le mot Bitch (salope). Là, en effet, ce n’est plus la correctionnelle mais c’est la cellule anti-terroriste qu’il faut convoquer. On lui reproche en particulier une chanson, French (ça ne s’invente pas !), dans laquelle il dit : « Baiser Marie dans son cul [il s’agit de la  Vierge Marie] J’vais lui montrer ma baraque, lui faire faire le tour du propriétaire, lui montrer mon sous-sol, la garder bouclée dans mon garage, la violer et mettre le tout en vidéo. ». Choquant, ça l’est. Néanmoins, il faut se demander si les Néo-Zélandais sont réellement de langue et de culture anglaise. Car il n’est pas besoin d’être totalement bilingue pour comprendre que le texte est un exercice de style anticlérical et crétin où Tyler joue les psychopathes. Elle n’est en aucun cas un pamphlet censé décrire un modèle de société (voir à ce titre la vidéo du clip incriminé où d’ailleurs ce sont les filles qui tabassent les mecs). La scène du viol est le versant trash d’un compte pour enfants, Goldilocks. Ce que le clip montre d’ailleurs assez nettement, c’est que du haut de ses 17 ans (au moment de l’enregistrement) Tyler, the Creator s’amuse à jouer les dingos comme le faisaient avant lui les grands du Wu-Tang Clan. Et le meilleur, c’est que ça ne fait même pas peur. On peut certes reprocher à Tyler ses outrages mais faire de lui un promoteur de la “culture du viol” et un terroriste, il y a tout une ligne à ne pas franchir.

La recette de Tyler, et celle de Odd Future, consiste à jouer sur le registre de la transgression des normes sociales. Si l’on suit la logique de Coralie Alison, membre de l’organisation féministe Collective Shout, qui a lancé la pétition afin d’interdire Tyler en Australie, il faut mettre d’urgence Gaspar Noé en cage, parce qu’en montrant dans son film, Irréversible, le viol d’une femme, il faisait par conséquent l’apologie des violences faites aux femmes. Avec des idées d’une telle mauvaise foi, du type : « le montrer, c’est l’adopter », Coralie Alison ne rend pas vraiment service à la cause qu’elle défend. Par exemple, avec ce genre d’interprétation ne pourrait-on pas faire de l’interdiction de Tyler, the Creator en Australie un fait motivé par la race ; l’Australie est bien connue pour ne pas être tolérante en matière d’immigration, et les noirs ne sont pas légion à Auckland. Peut-être même que l’on peut trouver un témoignage bien croquant d’un africain ayant fait la rencontre de skinheads australiens.

Coralie Alison s’est aussi dite menacée de mort par les fans de Tyler après son refus de visa par les autorités néo-zélandaises. C’est vrai. Ce qu’elle oublie de dire, en revanche, c’est que ses meurtriers potentiels sont tous âgés de 16 ans, que beaucoup sont des jeunes filles, blanches pour la plupart, et qu’à part considérer qu’ils méritent tous de recevoir une fière mandale de la part de leurs parents (et de voir leur compte Twitter confisqué), on ne voit pas trop quoi réclamer.

Depuis, Tyler a fait amende honorable, au moins du côté de l’homophobie, en lançant une ligne de vêtements anti-homophobie (les produits dérivés sont la principale ressource du collectif Odd Future, qui a fait le pari de vendre des chaussettes plutôt que des disques). Le problème, c’est qu’il a pris comme logo un symbole nazi et qu’avec son slogan  « White Pride Worldwide » il n‘est pas loin d’être accusé de ne pas être vraiment noir mais d’être un agent infiltré du IVème Reich.

Cumul des fonctions : Ministre de l’intérieur et critique Rock

En attendant de mettre tout le monde au gnouf et d’instaurer un moratoire sur la vie pour déterminer ce qu’il est possible de dire ou pas, ce sont les pouvoirs publics qui deviennent critiques littéraires ou musicaux, qui jugent de la qualité d’un contenu artistique et qui décernent les médailles de probité en fonction de la conformité de l’œuvre avec l’air du temps, l’opinion majoritaire, ou même le ragot entendu au détour d’un couloir ministériel. Dans ce cas, il faut organiser de toute urgence un gigantesque autodafé sur la place de Paris (en lieu et place de Tel-Aviv sur Seine), afin d’effacer des mémoires les artistes décadents : Johnny Hallyday (que de drogues, que de violences !), Michel Houellebecq (est-il besoin de faire un commentaire ?), François Mitterrand (ce n’est pas un artiste mais il n’a jamais hésité à dire qu’il était socialiste, même s’il ne l’était pas vraiment), mais aussi : Nicolas Sarkozy et Henri Guaino (le discours de Dakar), Jean-Paul Sartre (un communiste !), etc. A ce petit jeu, on ne sait pas s’il restera un exemplaire disponible de Martine à la plage dans les médiathèques car force est d’admettre que sa pâleur frise la provocation.

P.S. : Le gouvernement britannique est prié de venir chercher les petits Rolling Stones, qu’il laisse traîner depuis 40 ans et qui ont foutu un bordel sans nom à peu près partout où ils sont passés (voir à cet effet le Altamont Speedway Free Festival).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.