Alors que depuis une quinzaine d’années, les fictions reposant sur l’hypothèse d’une invasion de zombies – films, séries télévisées, romans, bandes dessinées – se multiplient et menacent de faire sombrer ce qui est devenu un filon lucratif dans la banalité et les lieux communs, la série Black Summer donne un nouveau souffle au genre en revenant à ses fondamentaux.

Le cinéaste George A. Romero – disparu en 2017 – l’admettait avec une résignation amère : bien qu’ayant largement contribué à définir le sous-genre du film de zombies – et plus généralement de tout type de fiction reposant sur l’hypothèse de morts revenant à la vie et constituant une menace pour les vivants – il avait non seulement payé cher son intégrité artistique, par une traversée du désert de plus de dix ans, mais également vu son univers pillé par des épigones qui en avaient vidé ou détourné le contenu politique. Aujourd’hui, bien que personne ne conteste l’importance de La Nuit des Morts-Vivants (1968) ou de Zombie (1978) (et dans une moindre mesure des quatre films suivants du cycle s’étant achevé à la mort du réalisateur), la fiction à base de morts-vivants s’est considérablement banalisée au point de perdre toute puissance transgressive et de transformer l’horreur viscérale des scènes gore en figure imposée dépourvue de toute subversion.

Dans un tel contexte, la série Black Summer[1], créée en 2019 par Craig Endler et Karl Schaefer, produit un choc salutaire et régénère un genre qui semblait à bout de souffle. Le scénario peut être résumé en une phrase : quelque part aux États-Unis, tandis qu’une invasion de zombies menace la population, un groupe humain disparate s’unit tant bien que mal et tente de gagner un mystérieux stade, point de ralliement et d’évacuation mis en place par l’armée. Et c’est tout ? Oui. L’intrigue n’a donc rien de révolutionnaire, mais l’intérêt de la série est ailleurs. C’est tout d’abord le choix du point de vue qui fonde l’intérêt du récit. En privilégiant la focalisation interne – et en faisant alterner celle-ci par le biais des différents personnages – Black Summer crée un effet « Fabrice à Waterloo »[2] d’une efficacité redoutable. A l’instar des protagonistes, le spectateur est plongé dans une situation confuse et violente, où circulent des informations contradictoires et au sein de laquelle les identités vacillent.

Cette opacité, loin d’affaiblir la tension dramatique lui donne au contraire toute sa force. Si quelques personnages renouent avec des stéréotypes identifiables – Rose (Jaime King) la mère de famille qui cherche coûte que coûte à retrouver sa fille, William Velez (Sal Velez Jr.), l’ouvrier père de famille, courageux et intègre – la plupart des autres sont définis de façon beaucoup plus sommaire, ce qui correspond au fond à la logique de la situation décrite : il est avant tout ici question de survivre et non d’apprendre à connaître la richesse individuelle ou le parcours personnel de chacun. Poussant ce parti-pris jusqu’à une certaine forme de radicalité, les scénaristes se paient la coquetterie de créer le personnage de Sun (Christine Lee), émigrée coréenne dont personne ne comprend la langue (et dont les répliques ne sont pas sous-titrées) ou encore celui d’Earl (Nyren B. Evelyn), figure de marginal taiseux dont on ignore tout et qui se sépare du groupe sans donner la moindre explication. L’absence, enfin, de véritable vedette au sein de la distribution renforce la crédibilité des situations et rend totalement aléatoire l’importance des différents protagonistes, chacun d’entre eux pouvant brutalement disparaître à tout moment du récit.

Si le choix de situer l’action dans un espace périurbain anonyme renvoie évidemment aux fictions de George A. Romero, le parti pris de longs plans mobiles et silencieux – accompagnant les déambulations des personnages au milieu de décors alternant lotissements pavillonnaires et zones industrielles – évoque quant à lui de façon plus surprenante le cinéma d’Alan Clarke (et plus précisément le moyen métrage Elephant), la fluidité des travellings à la steadicam étant remplacée ici par l’effet tremblé d’une caméra à l’épaule tout aussi anxiogène. Ces décors sont également utilisés au maximum de leur potentiel dramatique, l’épisode Diner transformant l’espace réduit d’un snack routier en camp retranché pour un huis-clos particulièrement éprouvant – situation incontournable d’une fiction à base de zombies – ou celui intitulé Alone dilatant à l’extrême la poursuite de Lance (Kelsey Flower) par un mort-vivant d’une ténacité à toute épreuve dans les différents lieux d’un centre-ville (un supermarché, le toit d’un autobus, une caserne de pompiers et une bibliothèque).

Black Summer se définit donc par un esprit de retour aux sources, mais intègre avec une grande habileté des références exogènes et pour le moins inattendues : un camion menaçant, dont le conducteur invisible rappelle celui du Duel de Steven Spielberg; des écoliers armés jusqu’aux dents et organisés en tribu hostile, à l’image de ceux de Sa Majesté des Mouches de William Golding, ou encore le bunker d’un potentat local, imprenable place forte que l’introduction du virus transforme en abattoir, réécrivant sur un mode sanglant et spectaculaire Le Masque de la Mort Rouge d’Edgard Allan Poe. Quant au lointain stade que les protagonistes mettent une saison entière à atteindre au terme du dernier épisode, sa nature abstraite et hors de portée en fait presque un équivalent du Château de Franz Kafka.

Enfin, si Black Summer privilégie l’efficacité formelle du récit – et semble pour cette raison évacuer la dimension didactique propre aux films de George A. Romero – un certain nombre d’éléments confèrent à la série une dimension politique. Il suffit de considérer, par exemple, le statut le statut des armes à feu dans le scénario : désignées unanimement par tous les personnages comme un élément indispensable à leur survie – en conformité avec le deuxième amendement de la constitution américaine et le militantisme de la NRA –, celles-ci révèlent une nature profondément ambivalente dans le dernier épisode, où une série de fusillades en milieu urbain crée un chaos absolu, causant plus de victimes par balles perdues qu’elle ne protège de vies.

La première saison de Black Summer s’achève sur un cliffhanger[3] qu’il n’était pas difficile de prévoir et qui pourra agacer une partie des spectateurs. La date d’une deuxième saison n’est pas annoncée pour l’instant – et rien n’indique à ce stade qu’elle sera mise en chantier – mais une suite n’est pas indispensable et contribuerait sans doute à amoindrir ce qui fait la singularité des huit premiers épisodes. Un développement des personnages et des éclaircissements scénaristiques superflus risqueraient même de banaliser un récit dont la force tient en grande partie à ses ellipses narratives. Contentons-nous donc d’apprécier toutes les qualités de cette première saison, en admettant l’idée que nous n’en connaîtrons peut-être jamais la suite et que c’est certainement beaucoup mieux comme ça.


[1]: Il s’agit apparemment d’un spin-off (ou série dérivée) de la série Z Nation, mais cette filiation n’est pas essentielle, Black Summer pouvant être appréciée sans aucune référence extérieure.

[2]: Rappelons, pour les non-stendhaliens, qu’il s’agit d’une référence à La Chartreuse de Parme, où l’écrivain choisit de représenter la bataille de Waterloo du point de vue exclusif de son personnage principal, Fabrice del Dongo, qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, et sans apporter la moindre information supplémentaire du narrateur. Ce procédé fut jugé d’une modernité révolutionnaire, en ce qu’il restituait avec une vérité magistrale la confusion de la guerre telle qu’elle était vécue par les soldats au milieu du champ de bataille.

[3]: procédé scénaristique désignant un type de fin ouverte, destiné à créer une forte attente et fréquemment utilisé dans l’univers des séries.

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