Dans la langue anglaise, le terme « encore » est ce que l’on appelle un faux-ami et désigne les rappels à la fin des concerts. Il s’agit également du titre donné au dernier album des Specials, sorti au début de l’année 2019, qui marquait le retour du célèbre groupe de Coventry en studio après trente-cinq années de pause créative (mais non d’absence, comme nous le verrons plus loin). Pour être honnête, en apprenant il y a un an la nouvelle de cette résurrection, notre première réaction fut un mélange de surprise, d’enthousiasme et de perplexité. Les Specials avaient été l’un des groupes majeurs à opérer la transition entre la fin des années 70 et le milieu des années 80, par trois disques essentiels – The Specials, More Specials et In The Studio – ainsi que quelques chansons devenues des classiques immédiats (Gangsters, Nelson Mandela et – bien sûr – l’extraordinaire Ghost Town). Souvent réduit à l’éphémère revival ska de 1979 – aux côtés de Madness, The Beat et The Selecter le groupe, sous la direction de son claviériste et principal compositeur, Jerry Dammers, s’était pourtant aventuré beaucoup plus loin dès son deuxième album, en allant explorer des paysages sonores inattendus, de Xavier Cugat à Ennio Morricone, en passant par les bandes originales de séries Z et les musiques d’ascenseur.

Ce sont d’ailleurs cette exigence et ce goût de la difficulté qui provoquèrent une première scission, poussant trois membres du groupe – Terry Hall, Lynval Golding et Neville Staples – à claquer la porte et partir fonder le charmant trio Fun Boy Three, puis amenèrent Jerry Dammers lui-même à annoncer un peu plus tard sa propre cessation d’activité. Les Specials ne disparurent pas pour autant, puisque dès les années 90, d’anciens membres du groupe (à l’exception de Jerry Dammers) mirent à profit leur excellente réputation scénique et se reformèrent régulièrement pour des tournées lucratives, mais sans prendre le risque de composer de nouvelles chansons et en exploitant une vingtaine de morceaux originaux, assortis de quelques reprises, devenant au fil du temps un tribute-band de son propre répertoire.

C’est donc pour cette raison que la sortie d’un nouvel album pouvait légitimement susciter la crainte. Quelle allait être la pertinence d’une reformation autour de trois membres originaux – Lynval Golding, Terry Hall et Horace Panter – mais sans la présence tutélaire de Jerry Dammers ? Qu’avaient à nous dire des has-been sexagénaires sur l’Angleterre de 2019 ? Quel type de musique allaient-ils nous donner à entendre ? Il était permis de redouter un disque figé dans la naphtaline ska, que l’on achèterait par loyauté, que l’on écouterait une fois ou deux par politesse, puis qui disparaîtrait rapidement dans la catégorie embarrassante des œuvres creuses et vite oubliées. Or – comme l’annonce généralement ce type de précaution oratoire – Encore est un magnifique album et, de notre point de vue, le meilleur sorti cette année. Par quels critères distingue-t-on un bon disque d’un grand disque ? Les deux comportent des chansons mémorables, sont définis par une production qui met en valeur la subtilité des mélodies et comportent parfois des textes que l’on se prend à apprécier pour eux-mêmes, sans la béquille d’un accompagnement musical. Toutefois, un grand disque – comme le furent les trois premiers albums du groupe – capte et réfléchit quelque chose de son époque, qu’il contribue à définir par sa puissance et sa nouveauté.

Pour aller vite, The Specials, sorti il y a tout juste quarante ans en 1979, restituait l’euphorie violente d’une jeunesse issue de la classe ouvrière, partie se fracasser contre le mur du thatchérisme et vouée à sombrer dans une lamentation funèbre que Ghost Town exprimait à la perfection deux ans plus tard. Toutefois, à la différence de leurs nombreux contemporains, le groupe de Jerry Dammers revendiquait explicitement le métissage – le fameux motif des damiers noirs et blancs, assortis d’un nom de label explicite (Two Tone) – en associant la rage du punk à différents styles musicaux importés des îles Caraïbes : une formule que beaucoup avaient tenté d’accomplir, mais qu’eux seuls étaient parvenus à porter à un tel point de pertinence et d’incandescence. Encore, à l’instar de ses illustres prédécesseurs livre-t-il donc un état des lieux du Royaume-Uni et de l’identité britannique en 2019 ? La réponse est oui et nous allons tenter d’expliquer pourquoi.

L’auditeur se retrouve dès les premières notes en terrain familier : le trio réactive ce qui fit la fortune du groupe au moment de son heure de gloire : une musique accomplissant la synthèse de divers courants musicaux – du Funk au Reggae, en passant par le Rocksteady, le Calypso et même la Polka – tout en conservant une identité propre qui ne relève en rien du plagiat ou de la contrefaçon. Le contradicteur grincheux objectera que près de la moitié des morceaux sont des reprises d’obscurs classiques – Black Skin Blue-Eyed Boys de The Equals, Blam Blam Fever de The Valentines ou encore The Lunatics (have taken over the Asylum), composé par Hall et Golding au sein de Fun Boy Three mais nous rappellerons d’abord que c’était déjà le cas sur le premier album et qu’il est plutôt question ici de relectures, comme l’illustre d’ailleurs parfaitement la version du Ten Commandments de Prince Buster, qui – grâce au texte de Saffiyah Khan, invitée sur le morceau – devient un brûlot féministe dénonçant le machisme imbécile de la chanson originale et le sexisme ordinaire du mâle britannique.

La Grande-Bretagne racontée dans Encore est donc celle d’aujourd’hui, vue par d’anciens angry young men qui, au fil du temps, auraient remplacé la colère joyeuse des débuts par la lucidité et le désenchantement : pérennité du racisme (BLM), cynisme et corruption du monde politique (Vote for Me, The Lunatics), impasse d’une jeunesse définie par la cupidité et la prédation (Embarrassed by You), ou encore soliloque d’un asocial sur le très personnel The Life and Times (of a Man Called Depression). Au final, Encore livre un instantané a priori désespérant et lugubre de l’Angleterre du Brexit, mais, paradoxalement, suscite au fil des écoutes un enthousiasme, une envie d’en découdre et de résister par tous les moyens à la morosité ambiante, indiquant que le dernier titre de l’album – We Sell Hope – pourrait être, non pas ironique, mais au contraire à prendre au premier degré. En bref, malgré l’écart linguistique signalé au début de ce texte, le titre de l’album est bien à lire dans son acception française : un appel à entendre à nouveau des disques de cette envergure et, surtout, à retrouver au plus vite les musiciens de The Specials sur de nouvelles compositions.

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