Alors qu’en termes environnementaux, culturels, patrimoniaux et sociaux, le tourisme se pose régulièrement comme un problème, certaines voix appellent à « décoloniser les voyages ». Adoubé par un milieu universitaire progressiste, le terme est à la mode. Interrogeons-nous sur ce qu’il traduit, ce qu’il dénonce et sur ce qu’il occulte.

C’est la nouvelle antienne de quelques internautes subitement conscientisés. Dans son article intitulé After the pandemic, how can we decolonize our travels ? (Adventure.com, 2021), la co-rédactrice en chef de la revue, Meera Dattani, se rend subitement compte que « faire la queue » pour visiter un pensionnat au Cambodge « n’est pas OK ». L’auteure britannique, qui lie son nouvel engagement à Black Lives Matter sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi, estime qu’un bon voyage est un voyage au cours duquel l’Occidental(e) prend en compte le contexte historique, le passé colonial et les droits des peuples indigènes. On sourit à l’idée qu’elle ait pu grandir dans une bulle au point de s’en aller considérer les pays lointains comme un décor de Club Med, et qu’il lui ait fallu attendre la mort de George Floyd, la pandémie et la mode du vocable « décolonial » pour réaliser que la dignité des étrangers n’est pas une question accessoire. Bel effort cependant.

D’autant que Dattani a raison sur un point crucial : le tourisme est vecteur d’obscénités. On ne peut qu’être d’accord sur sa critique des « excursions poverty-porn dans les favelas » ou de « la vie en lodges luxueux sur des terres volées aux communautés indigènes », autant d’aberrations qu’elle a relevées sur Instagram. Dans la vraie vie, c’est même pire : selon nos informations, à Lima au Pérou, des villas et des hôtels pour touristes amateurs d’art de vivre ont chassé les populations modestes qui occupaient les terres les plus « instagramables », non sans conséquences funestes pour les déplacés. Problème colonial dû à la domination d’un Occident blanc et riche, ou problème social dû à une industrie touristique intégrée au libéralisme global ? Sans doute les deux, mais les blogueurs voyageurs préfèrent la première solution. 

L’inconvénient des nouveaux contempteurs du « colonialisme » touristique, c’est qu’ils ne révolutionnent pas grand chose, à l’instar de Dattani, dont le compte Instagram est un étalage de consommations touristiques. Sa compatriote Claire Baxter, qui travaille depuis douze ans dans l’industrie du voyage, n’est guère plus révolutionnaire. Elle suggère sur Medium : « nous devons considérer le problème colonial du tourisme à côté du surtourisme et du carbone » (1). Si Baxter est parfois véhémente – elle compare le tourisme au pillage archéologique – elle ne remet pas l’industrie en cause et se contente d’un ripolinage moralement correct, parfois un peu lunaire. En guise de réponse à la question coloniale, elle appelle les vacanciers à éviter les Starbucks au Botswana…

L’ère de la culpabilité

La lecture postcoloniale du tourisme n’a pas envahi spontanément les publications généralistes, les blogs et la mauvaise conscience des grands voyageurs ; elle est apparue il y a vingt ans dans le domaine de la recherche universitaire. Dès 2002 dans Leisure and Tourism Landscapes (Routledge), Cara Aitchinson, Nicola E. McLeod et Stephen J. Shaw s’interrogeaient sur la consommation du tourisme, sur ses tenants sociaux-culturels et, dans le sillage de la philosophe marxiste Nancy Hartsock, sur les systèmes de domination à l’œuvre. Mais surtout, le livre en appelait à une vision post-coloniale héritée d’Edward Saïd. Tout cela paraît presque démodé face aux cultural et postcolonial studies actuelles.

Des travaux récents se recentrent, sans surprise, sur la notion de « race », allant jusqu’à se focaliser sur des problématiques purement occidentales. Citons par exemple The Black Travel Movement: A Catalyst for Social Change (Journal of Travel Research, 2021) : cet article écrit par les chercheuses Alana Dillette et Stefanie Benjamin dénonce l’expérience du voyage comme injuste et offensante pour les touristes noirs, victimes d’oppression jusque dans leurs vacances. Un sujet évidemment légitime mais difficile à prioriser dans le contexte du tourisme mondialisé où le territoire colonisé, au sens propre, est celui qui est accaparé par l’industrie du voyage. Et non l’univers mental des visiteurs. 

Cette vision de la justice sociale gagne pourtant en importance. Benjamin et Dillette sont membres du RESET (Race, Ethnicity, and Social Equity in Tourism), un réseau inter-universitaire qui regroupe et diffuse des idées postcoloniales et intersectionnelles. L’idée générale du RESET est de rééduquer les touristes ou de leur rendre justice, selon leur profil. Parmi ses membres figure Dominic Lapointe, un rédacteur en chef de la revue canadienne Tereos, publication universitaire de référence sur le tourisme. 

Influenceurs contre influenceurs

Le vocable des cultural studies conquiert le monde et se retrouve jusque dans l’antre de la Bête, Instagram. Ainsi, l’important compte DecolonizingTravel a-t-il déjà attiré 14.000 abonnés en seulement neuf mois d’existence, et distille des « posts » qui sont autant de prises de positions : contre le tourisme en Israël ou au Kashmir, sur la crise de l’eau à Bali, contre les voyageurs « influenceurs » (internautes qui vivent de leur popularité), contre les photos qui mettent en valeur le touriste occidental au milieu des populations locales… Les animateurs de DecoloninzingTravel ne rejettent pas les voyages lointains, au contraire, sauf dans certaines situations qui ne leur semblent pas viables, politiquement ou écologiquement parlant. En dehors de cela, ils usent d’un lexique grossièrement politisé pour inciter à voyager plutôt qu’à jouer les touristes irrespectueux, rien de nouveau sous le soleil.

La recette séduit au point d’apparaître consensuelle. Etonnamment, parmi les nombreux « followers » et « likers » de DecolonizingTravel, on ne trouve pas seulement de vrais voyageurs qui pratiquent le déplacement avec tact et retenue. Il y a surtout des instagrameurs ordinaires qui exhibent leurs expériences touristiques superficiellement bohèmes, et pour lesquels la politique kashmirie et la vie quotidienne balinaise sont si étrangères qu’elles confinent à l’abstraction. Voilà ce que l’on pourrait reprocher à ce compte : flatter les envies d’exotisme et de bonne conscience des jeunes adultes sur les réseaux sociaux. Et n’aborder que très timidement, et par voie détournée, les sources de l’indécence touristique, à savoir la massification et le conformisme. D’ailleurs, pour prendre la mesure des problèmes il n’est nul besoin d’aller jusqu’au Kashmir.

Berlin. (Pierre Bonnay)

Ce qu’Instagram nous raconte sur le tourisme

Retour en Europe, le continent aux 744 millions de visiteurs en 2019 (il en génère lui-même la plupart). L’un des hauts lieux du « dark tourism » se situe à Berlin, à quelques pas de l’ancien bunker d’Hitler, il s’agit du Mémorial des victimes de la Shoah. C’est un incontournable d’Instagram, et c’est là où le bât blesse. Comme sur la Tour Eiffel, une calanque de Cassis ou la place Saint-Marc de Venise, lorsqu’on géolocalise le Mémorial de Berlin sur Instagram, on assiste au règne de l’esthétique promue par les « influenceurs mode » et massivement imitée par les quidams. Il s’agit d’une imagerie bling-bling ou bourgeoise, inspirée par les Kardashian et autres Beyoncé, les publicités pour vêtements de luxe, ou encore les magazines people et d’art de vivre. 

Pour composer un portrait parfait, ou même un rapide selfie, le Mémorial de Berlin est un excellent décor. Il est tragique que les masses de touristes soient plus sensibles à ses qualités graphiques qu’à sa sinistre froideur, pourtant évidente si l’on fait l’effort de sortir de soi-même. Faut-il réagir en dénonçant l’effacement des victimes juives sous le culte du Moi entretenu par les réseaux sociaux ? Certainement. Et puisqu’un lieu sacré, lié à l’oppression d’une minorité, se voit accaparé par la sous-culture dominante, elle-même forgée par le capitalisme mondialisé, peut-être serait-ce le moment de parler de décolonisation ? N’y comptons pas trop, ou pas trop vite, d’autant que l’Europe et les Juifs sont rarement en odeur de sainteté dans les cultural studies (quant au hard capitalism triomphal des Kardashian et Beyoncé, il n’y fait même pas débat).

Où Instagram passe, la solennité trépasse

Berlin n’est pas exactement une exception sur Instagram. Auschwitz charrie également son lot de photographies égocentrées. Et même sans aller puiser dans les hauts lieux du drame européen, on peut voir nombre de sanctuaires religieux servir de décors à des mannequins contrariés, des sportifs mystiques et des rappeurs du dimanche. C’est le cas au Portugal, où la lumière de la façade atlantique au soleil couchant suggère une communion spirituelle avec la nature dans un éclat doré. Autrefois des paysans y voyaient apparaître la Vierge en majesté, désormais l’instagrameur n’y voit que lui-même, en majesté toujours.

Il n’y a guère de sanctuaire sur Instagram où Jérusalem, le Vatican, ou dans une moindre mesure La Mecque, ne servent qu’à valoriser l’ego des internautes. Uluru en Australie, rocher sacré des Aborigènes, se voit même particulièrement avili par le touriste-roi. Et même hors spiritualités, au château de Versailles, dans les ruines solennelles du Machu Picchu ou sur le Salar d’Uyuni, en Bolivie, à la fois grandiose espace naturel et âpre terre ouvrière, on assiste bien à une forme de colonisation par l’image.

Sur les photos de Goa en Inde ou de Gorée au Sénégal, les codes esthétiques sont les mêmes qu’ailleurs. Or les Occidentaux y semblent minoritaires, du moins les Blancs – une dissociation importante puisqu’à la lecture de Perry Carter, géographe membre du RESET (2), nous savons que les Afro-américains voyagent plus volontiers vers les pays du Sud qu’en Europe. Désormais, bien malin qui peut distinguer les Occidentaux de la bourgeoisie locale. Et dans certains endroits entre-deux civilisations, comme Sarajevo qui est particulièrement bien reliée au monde arabo-turc, il faut parfois un œil exercé pour deviner la provenance des étrangers, à supposer qu’ils le soient.

Mêmes désirs autour du monde

Derrière l’imagerie Instagram et son luxe de pacotille, il y a évidemment une pratique touristique. Et surtout une industrie qui, sous couvert d’exotisme et d’ouverture à la différence, vend en fait un modèle culturel unique de classe moyenne américanisée, ce que les campagnes publicitaires Airbnb illustrent parfaitement. Cette « appli » est d’ailleurs vectrice de colonisation des centres-villes.

Occidental ou non, blanc ou non, rien ne ressemble davantage à un touriste qu’un autre touriste. Instagram en témoigne et, en bon instrument du conformisme, y participe. En quittant l’application et en ouvrant un œil attentif sur les vacanciers, comme le photographe Martin Parr nous y invite depuis 40 ans, nous pouvons dresser le même constat : le conformisme petit-bourgeois règne sous certaines formes qui sont le reflet de notre époque. Le style Kardashian en fait partie.

Décoloniser, disent-ils ? Les territoires et les cultures livrés au tourisme mondialisé, sans aucun doute. Pour la pratique touristique elle-même, c’est sans objet tant elle est libérale, populaire, en voie de métissage et de globalisation. Donc assez peu coloniale en somme.

(1) Claire Baxter, In building tourism back better, let’s not forget to decolonise it. (Medium, 2020)

(2) Perry Carter, Coloured Places and Pigmented Holidays: Racialized Leisure Travel (Tourism Geographies, 2008)

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