Avec ses allures de parodie, l’élection présidentielle américaine nous confronte à la seule vraie question : la Gauche existe-t-elle encore ?

Le Peuple, gandin édenté mais personne n’est parfait.

A voir Donald Trump se dresser en paratonnerre de la finance, de Wall Street et des intérêts particuliers (les grandes entreprises et les lobbies), à l’entendre dénoncer leur proximité avec Hillary Clinton et le camp Démocrate, il y a de quoi fondre en larmes tellement l’assertion a par elle-même une dimension ubuesque. On a bien ri quand le magnat de l’immobilier et animateur de télé-réalité s’est présenté en candidat bling bling à l’élection américaine puis, petit à petit, le sourire s’est effacé de nos lèvres à mesure que sa cote de popularité montait pour faire de lui, contre l’avis de ses pairs du bloc conservateur, le candidat du Grand Old Party à l’élection de novembre prochain.

Pourtant, le requin bouledogue de la politique américaine est bel et bien devenu le poil à gratter de l’Occident. Il montre l’état déliquescent des formations politiques de Gauche dont l’idéologie socialiste s’est tragiquement dissoute comme un Efferalgan dans le verre d’eau libéral. Donald Trump, potentiel 45ème président des Etats-Unis, doué d’une attirance pour tout ce qui brille, est aussi le candidat du peuple, sans que les journaux s’en émeuvent et sans que les formations de gauche s’en inquiètent, au motif qu’il serait un populiste et que, donc, cela ne compterait pas vraiment.

Le populisme est devenu la feuille de vigne de la Gauche qui s’autorise, par ce subtil truchement anxiolytique, à ne plus guère se soucier du Peuple (qu’elle convoque malgré tout de manière intermittente en période d’élection), occupée qu’elle est à arborer une attitude « super cool » afin de séduire son électorat, son cœur de cible devrait-on dire, désigné désormais par un terme qui a l’avantage de ne plus faire référence à la lutte des classes (les « Hipsters » ont conceptuellement remplacé les « Bobos » – contraction de bourgeois-bohêmes). La bourgeoisie barbue des quartiers branchés est ainsi devenu la Vox Populi qui tient la barbichette de l’oligarchie socialiste agonisante (même le candidat de la Gauche à Droite, c’est à dire Alain Juppé, s’y est mis). Trump, candidat du Peuple, il y a pourtant de quoi être alarmé.

Le business est un humanisme

On dépeint souvent l’électeur de Donald Trump sous les traits d’un Redneck membre de la NRA (National Rifle Association), ultra-nationaliste et conservateur sur les questions sociales (droit à l’avortement en particulier), prêt à dégainer lorsqu’un mexicain est dans les parages. Cette accusation (un peu « facile ») doit être nuancée, notamment depuis que le candidat Trump est devenu un porte-drapeau pour la myriade de relégués de l’économie de marché. Car, par un curieux tour de force, il rassemble aujourd’hui des personnes qui se situent bien au-delà du ramassis habituel de suprémacistes de la race blanche, arborant la bannière confédérée sur leur pick-up et confessant un léger penchant atavique pour l’Amérique esclavagiste des années 1800.

Cette caricature de son électorat donne du reste du grain à moudre aux aficionados du complot médiatique. Donald Trump ne s’embarrasse d’ailleurs pas de nuances, et il associe allégrement « Hillary la corrompue » aux médias américains dans leur ensemble. Il en veut pour preuve le matraquage médiatique dont il est l’objet (et la couverture dont il est le bénéficiaire, omet-il de préciser).

Il est vrai que les médias ont communément décidé qu’il valait mieux une Clinton embourbée dans des « affaires » qu’un Trump potentiellement sans limites et hors de contrôle, après avoir sacrifié quelques mois auparavant (New York Times en tête) Bernie Sanders, le socialiste de la campagne américaine. Peu importe que Hillary Clinton ait reçu de Wall Street plusieurs millions de dollars pour des conférences destinées à brosser dans le sens du poil un parterre de boursicoteurs (à l’origine de la crise financière de 2008), qui se trouve également être les principaux donateurs de sa campagne. Peu importe également qu’elle soit prise dans le bourbier d’un trafic d’influence, mettant en cause la Fondation Clinton, où il apparaît que certains donateurs étrangers auraient reçu, en échange de leur obole, les promesses du clan Clinton d’un retour d’ascenseur.

Les médias avaient d’ores et déjà choisi leur camp, ce qui ne rend pas Donald Trump plus fréquentable pour autant (mais cela, au moins, on le savait déjà). La mise à nu de ses frasques en tant qu’homme d’affaires avisé échappant au Fisc et la brutalité de ses déclarations ne font qu’entériner une situation de fait, Donald Trump roule pour lui-même, dopé à la mescaline d’un Ego surdimensionné.

Situation originale, Donald Trump est le candidat de la Droite américaine qui a contre lui son propre appareil. Celui-ci a déjà dépensé des millions en Floride afin de le déstabiliser dans la course à l’investiture et ses cadres l’ont désavoué un à un (à commencer par Paul Ryan, le représentant conservateur de la Chambre des représentants). En dépit de déclarations destinées à raccrocher les wagons conservateurs, à travers un discours « pro armes à feu » et « pro-life », d’ailleurs tout aussi toc que ses laïus à destination des masses populaires, la méfiance des conservateurs à son égard ne faiblit pas. Il est perçu comme un libéral (au sens américain) qui leur fera perdre le Sénat et cela, c’est tout ce dont ils ne veulent pas !

La lutte des classes n’a pas pris fin au lendemain de l’effondrement du bloc communiste.

Les Noirs américains voteront massivement pour Clinton mais ils le feront pour des raisons qui, si elles sont compréhensibles, ne contribuent nullement à l’amélioration de leurs conditions d’existence.

Les lignes de fracture de l’espace social que l’on présente comme efficientes, à savoir la race et le sexe, sont en réalité parfaitement inopérantes. Les Noirs ne sont pas tenus délibérément dans une position subalterne par des Blancs, pas plus que les femmes ne le sont sciemment par des hommes, car il n’y a pas de relation causale directe. Si les Noirs sont en moyenne davantage dans une situation de subordination économique c’est d’abord parce qu’ils héritent d’une position sociale qui leur est défavorable. Désigner un bouc émissaire, un homme blanc (parfaitement fictionnel), est aussi réducteur que vouloir, comme le fait Donald Trump, assimiler les Mexicains au crime organisé.

Quand une étude est publiée, s’il est dit que les Noirs connaissent une plus grande précarité économique (ce qui est vrai), elle devient parole d’évangile pour la presse gauchiste en quête de conscience politique, sans qu’elle s‘inquiète de connaître les raisons d’une telle situation. Le bréviaire sociologique donne ainsi des clefs de lecture des rapports sociaux en omettant toujours de se poser la question du « pourquoi ? ». Il est vrai que laisser planer le doute d’un complot, dirigé par des hommes habiles et malintentionnés, stigmatisant de façon systématique les Noirs et les femmes, a quelque chose d’apaisant. En revanche, dire que les guenilleux blancs des faubourgs américains sont tout autant exclus du développement économique que les Noirs des HLM, et qu’ils partagent très objectivement les mêmes conditions d’existence, est l’anathème qui fait pointer sur vous un doigt vengeur vous désignant comme un effroyable raciste.

Ce n’est pas un déni du racisme que de dire cela (qui existe, et qui donc est intolérable, faut-il le rappeler !) tout comme il n’est pas misogyne de dire que le « sexisme » relatif au marché du travail n’est pas le résultat d’un sexisme généralisé mais une nécessité pour l’économie de marché de maintenir une fraction de la population dans un rapport de vassalité économique qui la fait se constituer en « armée de réserve » pour les entreprises payant le moins – les femmes étant les dernières arrivées sur le marché sont donc les premières à subir la violence du capitalisme.

La Gauche aime le caviar mais seulement quand il est bon.

Ceux qui ont voulu faire mourir le peuple se trouvent donc aujourd’hui confrontés à lui dans un vaudeville où l’abject le dispute à l’hypocrisie.

On a voulu silencieusement faire mourir le peuple et désormais il se venge, méthodiquement, sans flonflons ni accordéons et surtout sans révolution, en bon élève, par le biais d’un système transmis à lui par la bourgeoisie de salon il y a plus de deux siècles. Partout en Europe, et aujourd’hui aux Etats-Unis, les élections sont un remède à l’atonie politique et à la fin des idéologies, décrétées aux alentours de 1991, qui sonnèrent le glas du socialisme dans les démocraties occidentales. Le Peuple, chose infecte, fut alors rejeté dans les limbes de la politique. La souffrance n’avait pas disparu pour autant. Les édentés ont le croc solide et ils se répandent partout où on veut bien les entendre (Donald Trump – l’anarchiste libéral aux Etats-Unis -, Marine Le Pen – la national socialiste en France –, Viktor Orban en Hongrie, …).

Tous les débats relatifs aux revendications identitaires sont des leurres introduits par l’idéologie libérale afin de nous détourner des problèmes touchant aux « vraies » inégalités. La croyance dans un individu né d’une expérience ex-nihilo, d’un individu « nu » qui n’existerait que par lui-même, sans histoire ni passé, est une rhétorique de privilégié. « Je suis épagneul Saturnien, mes parents sont escargots et j’ai moi aussi une sexualité hermaphrodite contrariée. » est devenu plus probable dans la presse (de Gauche) que « J’en chie dans la vie et j’ai bousillé mon opinel. ». L’Ego est ainsi devenu l’Alpha et l’Omega de la politique à l’ère post-moderne.

La bourgeoisie sur son sofa peut se rassurer comme elle l’entend, en dénonçant par exemple le populisme des classes inférieures, ces agents de simulation de la souffrance sociale qui n’ont comme but que de déstabiliser le ronron du Capitole et du palais Bourbon. Le Peuple est quant à lui bel et bien décidé à se venger.

Il a trouvé refuge dans les Droites nationalistes, ou il se vautre dans la réaction religieuse, ce qui revient au même (regardons certains de nos quartiers). Qu’on ne s’avise pas de lui reprocher de ne pas se résigner à mourir bêtement, sagement, sans un mot, comme le voudrait François Hollande. Le peuple des cages d’escalier se rebiffe et sa tanière a des relents d’obscurantisme. N’oublions pas néanmoins qu’il a été, sciemment, abandonné par les partis de Gauche qui sans rougir ont continué de lui chantonner la mélodie du progrès.

La lutte des classes n’est pas une donnée archéologique sortie des tiroirs du temps. Pour de nombreuses personnes, c’est une réalité saillante. La bourgeoisie bien attifée des centre-villes peut disserter sur le devoir de tolérance des uns et des autres (surtout des autres). Car elle s’épargne à elle-même le devoir d’en supporter le fardeau. Ceux-là même qui se sont constitués en « axe du bien » se tiennent à distance du peuple des bas-fonds, dans des bars branchés, où la plèbe, noire et blanche, n’a pas droit de cité. Qu’ils se gardent par conséquent des leçons de morale à l’emporte-pièce. La solution n’est de toute façon pas dans la bienveillance de certains, elle est éminemment politique. Elle commence en se posant certaines questions, comme par exemple : « La pauvreté est-elle la preuve d’un échec personnel ou bien légitime t-elle l’existence d’un État-providence ? ».

Si Donald Trump est élu, le 8 novembre prochain, la Gauche américaine en sera la première responsable. Si Marine Le Pen est élue en France, l’année suivante, ce ne sera pas sur un malentendu. Quant à nous, nous sommes socialistes, c’est dire s’il y a longtemps que nous ne sommes plus de Gauche.

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