Les plaisanteries autour la candidature de Donald Trump à la Primaire Républicaine ont fait long feu. Ce sont  des foules qui  le suivent désormais à chacune de ses apparitions publiques. Le Super Tuesday du 1er mars l’a définitivement consacré comme le très probable candidat Républicain à l’élection présidentielle du 8 novembre prochain. Il a d’ores et déjà empoché 11 États et 384 grands-électeurs, se rapprochant peu à peu du Saint Graal des 1237 délégués requis pour l’investiture. Les caciques du Grand Old Party (G.O.P.) jurent leurs grands dieux qu’ils mettront tout en œuvre pour empêcher qu’un Cowboy au teint orangé ne prenne d’assaut leur bastion, saccageant la sainte trinité des valeurs conservatrices : Dieu, arme à feu, bacon. Il n’empêche qu’à l’instar de Bernie Sanders, dont le Socialisme revendiqué laisse à penser qu’il s’est trompé de pays pour l’élection, Donald Trump porte un sérieux coup de canif aux institutions politiques Outre-Atlantique. Il pourrait très bien être à l’origine de la fin du traditionnel duel bi-partisan. Le plus cocasse, c’est qu’il n’en a pas la moindre idée (on ne parlera pas de conscience).

La marque Trump se vend encore

A grand renfort de provocations, le renard un peu bouledogue de la politique américaine est parvenu en quelques mois à rallier à son image « bling-bling » tout un cortège de quidams situés au-delà de son propre camp. En vertu du principe que les moins nombreux ont toujours raison, ce sont les électeurs indépendants qui désigneront le prochain Président. Les « sans étiquette » ont cela de commun avec lui qu’ils se moquent de la politique et des enjeux moraux. En bon pragmatiques, ce qu’ils recherchent avant tout, c’est leur intérêt.

Donald Trump clame à longueur d’entretiens qu’il va œuvrer pour les Américains, à l’exclusion de tous les autres. Ses mensonges répétés avec aplomb et dont personne n’est dupe, pas même ceux qui se rendent à ses réunions, sont pour eux une qualité divine. Celle qui permettra en tout cas de « Refaire une grande Amérique », sans qu’ils aient le moindre indice de ce à quoi cela se réfère. Pour Elizabeth Burns, une habitante de Virginie, « Il a un tel ego que cela est en notre faveur, je pense. Il ne veut pas simplement être Président, il veut être le plus grand Président. ». Mark Harris, un quinquagénaire de Géorgievotera pour Donald Trump car « Il n’a pas peur de sortir des sentiers battus. C’est un caïd! Il leur dira ce qu’il pense [aux politiciens de Washington] et il obtiendra ce qu’il veut. Il se moque de savoir s’il peut en énerver quelques-uns ». Janet Aguilar, du Massachusetts, a une explication toute simple qui décrit mieux que toute autre son pouvoir d’attraction : « Il dit tout haut ce que les gens pensent tout bas ». (Source : The New York Times). Bon sens populaire.

Le chaos et une Rolex

Tout le monde s’en est donné à cœur joie lorsqu’il s’est agi de reprendre les petites phrases acerbes que le magnat de l’immobilier réserve à ses adversaires. Difficile de dégager d’un pareil maelstrom une ligne programmatique acceptable. Il n’est toutefois pas le seul.

A l’intérieur de son propre camp, Ted Cruz veut revenir à l’avant Barack Obama. Il promet de mettre à sac le système d’Assurance Maladie arraché de justesse par ce dernier en 2010 au Sénat Républicain (Affordable Care act), en dehors de quoi il jure de ne rien faire et surtout de tout concéder au dogme du désengagement de l’État conformément à l’orthodoxie libérale. La stratégie du camp conservateur est de trouver refuge dans la Réaction revendiquée. Tous sont d’accord pour mettre à l’index le vilain canard Donald Trump sous le prétexte qu’il ne serait pas un « vrai » Républicain, entendons un réactionnaire pur jus qui place au-dessus de tout les valeurs « rednecks » : interdiction de l’avortement, prolifération des armes à feu, rachitisme étatique, et bien sûr bigoterie teintée de méfiance envers tout ce qui n’est pas Chrétien, ou du moins tout ce qui n’est pas blanc-blanc. Leur plus grande hantise serait qu’il place à la Cour Suprême un juge « libéral » qui vote le financement du Planning familial, le libre accès à la contraception et qui légifère en faveur du droit à l’avortement.

Le « Moi » sans émoi

Malgré tout, sans programme ni idéologie, Donald Trump en dit plus long sur le monde que ses concurrents. Le style est emporté, certes, et le fond est d’autant plus déconcertant qu’il est foncièrement décousu. Les électeurs, en revanche, ont le sentiment qu’il est le seul à vouloir aller au charbon. De là à dire que cela forme une perspective, ou ne serait-ce qu’un point de vue, il y a un pas que nous ne franchirons pas.

Pour la Syrie, le bâtisseur à paillettes ira là-bas avec deux ou trois régiments et prendra ce qui lui revient de droit des mains de l’État Islamique : le pétrole. Au sujet de la Corée du Nord, il affirme vouloir contraindre les Chinois à lui offrir la tête de son Leader Suprême, Kim Jong-un. Et si ces derniers refusaient, il n’hésiterait pas à brandir l’arme des sanctions économiques. La seule chance du « monde libre » réside dans le fait qu’il se sera sans doute déjà fâché avec les Chinois puisqu’il entend relever les droits de douane à un seuil prohibitif afin que les emplois reviennent aux États-Unis. Pour les musulmans, la technique est biblique : « œil pour œil, dent pour dent ». Il veut assassiner les familles des terroristes, purement et simplement. Qu’importe que le droit pénal international puisse lui objecter qu’il s’agit d’un crime de guerre. Et il réitère ses déclarations à l’intention cette fois des troupes d’élite de l’armée américaine, en leur accordant le droit à l’usage de la torture (la technique de l’asphyxie par noyade) sous le motif que les chrétiens sont décapités en masse au pays du Levant. A l’intention du Mexique, c’est « business as usual ». Il veut construire un mur qui empêche toute entrée sur le territoire national de ces « violeurs » travestis en chanteurs à succès. Plus largement, il espère renvoyer chez eux les 11 millions de clandestins dont la régularisation avait été admise, même par la Droite américaine, comme une chose inévitable et nécessaire. Il a enfin évoqué l’idée de l’instauration d’une carte d’identité confessionnelle et voudrait empêcher tout musulman de mettre un pied sur le sol américain.

L’homme à abattre

La consigne de vote « surprise » de l’ancien leader du Ku Klux Klan en faveur de Donald Trump, David Duke, a donné prise à l’aréopage Républicain de Washington qui veut profiter de cet incident pour stopper le mentor d’un électorat peu féru des questions de religion.

Paul D. Ryan, Président de la Chambre des représentants, a immédiatement condamné le fait qu’il ne se soit pas désolidarisé de ce soutien embarrassant. Lors d’une interview pour C.N.N., Donald Trump a feint en effet de ne pas comprendre ce que l’expression « suprématiste blanc » voulait dire (c’est le talent des escrocs de mentir effrontément et c’est pour ça qu’ils sont fascinants). Mitt Romney, le prétendant malheureux à la présidentielle de 2012, est sorti de sa réserve en qualifiant Donald Trump d’ « escroc menant le pays à son effondrement ». Marco Rubio, le sénateur de Floride candidat à la Primaire Républicaine, a de son côté fait la démonstration d’une acrimonie malsaine et veule. Pour lui, il est un « spécialiste de l’escroquerie [qui] a de petites mains. Et vous savez ce qu’on dit des personnes qui ont de petites mains… [clin d’œil à la foule] on ne peut pas leur faire confiance ». Max Boot, le conseiller aux affaires étrangères de Marco Rubio, préférerait quant à lui « voter pour Staline que pour Donald Trump, voire Hillary Clinton ». Et Russel Moore, un dignitaire évangéliste, a déclaré pour sa part qu’il lui serait impossible de soutenir « un candidat qui attise la haine raciale ».

L’objectif des ténors de la politique à Washington est d’empêcher à tout prix que Donald Trump devienne le candidat du Grand Old Party lors de la Convention Républicaine de juillet.

Le gratin des frondeurs a d’ores et déjà fait savoir qu’ils lui opposeraient un article de leur règlement interne. Jamais appliqué, celui-ci commande au vainqueur de la Primaire d’obtenir la majorité des suffrages dans au moins 8 États pour voir sa candidature entérinée. Ils veulent également tenter de convaincre les grands électeurs de ne pas suivre les résultats du vote dans leur État, tout simplement. Enfin, ils sont prêts à entamer une politique de la terre brûlée, si besoin est. Ils investiraient un candidat, Marco Rubio au hasard, à l’extérieur du groupe Républicain, en prenant comme véhicule le Parti Libertarien de Nicolas Sarwack ou le Parti Constitutionnaliste de John Clamer. Conscient qu’un duel contre Donald Trump donnerait plus de poids au candidat du « système », ils essaient parallèlement de convaincre Ted Cruz, le leader de la fraction évangéliste, de se retirer de la course à l’investiture. Mais celui-ci refuse obstinément de se plier aux injonctions de son appareil ce d’autant plus qu’il a obtenu une victoire dans six États, contre un seul pour Marco Rubio et qu’il est crédité de 300 délégués, contre 151 pour le sénateur de Floride. Ted Cruz se rapproche lentement de Donald Trump et c’est lui, dorénavant, qui veut obtenir la tête de Marco Rubio.

J’avance et toi tu recules

Lors du grand débat sur la chaîne conservatrice américaine FOX, Ted Cruz, Marco Rubio (auteur du hashtag #NeverTrump) et le modéré John Kasich ont étrangement fait marche arrière. Une stratégie de gobe-mouches qui cache mal un opportunisme latent.

Acculés par un électorat qu’un tel déni de démocratie exaspère, les « trois petits cochons » espèrent par ce subterfuge malhabile se racheter une conduite. Tout en faisant front commun pour dénoncer le danger de sa candidature, ils ont du bout des dents admis qu’ils soutiendraient Donald Trump s’il était le candidat désigné par les militants. Dans les cuisines du G.O.P., en revanche, rien ne change, et la guerre médiatique continue de faire rage afin de déstabiliser la figure de proue de l’anti-Establishment. Un super-PAC (organisme privé de financement de la campagne électorale) a même été organisé à cet effet. Dotée de 8 millions de dollars, Our Principles est détenu par un consortium de managers de Hedge Fund et de dirigeants de grandes entreprises. Il a pour mission de financer les spots publicitaires anti-Trump qui envahiront les écrans de télévision de Floride afin de ruiner ses chances d’investiture. La Primaire, le 15 mars prochain, en Floride et dans l’Ohio, représente en effet un enjeu capital, car s’il parvenait à l’emporter dans ces deux États il deviendrait alors proprement intouchable.

Avec un telle machine de guerre électorale, le Grand Old Party est plus que jamais perçu par les électeurs Républicains comme la « Terre Promise » des intérêts particuliers et des Lobbies. Une théorie du complot qui fait le jeu de Donald Trump. Par l’intermédiaire de sa porte-parole, Hope Hicks, le grigou hirsute n’a du reste pas manqué de vilipender cette union sacrée de la finance et de la politique. « C’est une fois encore un coup désespéré des élites déconnectées du monde réel, et de l’argent sale, qui contrôlent les politiciens, afin de garder leur mainmise sur un système corrompu et cassé ». Trump dénonçant le monde de la finance, cela a un certain panache. Il aurait du reste tort de se priver. Il a d’ores et déjà évincé Ben Carson et Jeb Bush (qui bénéficiait pourtant de la plus grosse timbale financière avec 160 millions de dollars) et plus rien ne semble pouvoir l’arrêter.

2 Réponses

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.