Dans La Gauche identitaire, L’Amérique en miettes, Mark Lilla analyse les raisons du naufrage électoral du parti Démocrate en 2016. Hélas, depuis, rien n’a changé.

Mark Lilla est historien des Idées, professeur à Columbia University et collaborateur au New York Times. Disciple de Raymond Aron, il est parfois comparé à l’historien Christopher Lasch, connu pour ses essais critiques sur l’individualisme. Mark Lilla se décrit quant à lui comme un “républicain libéral”, avec toutes les ambiguïtés que le terme “libéral” représente. Dans cet essai, La Gauche identitaire, l’Amérique en miettes, paru quelques mois après l’échec surprise d’Hillary Clinton à l’élection présidentielle de 2016, il livre une analyse mordante de ce fiasco. Les dérives communautaristes du camp Démocrate ont eu raison de la philosophie sociale qui l’habitait jusqu’aux années 70. Au-delà du réquisitoire, il met en garde les “progressistes” contre cette tendance qui leur a coûté une élection et qui pourrait, s’ils n’y prennent garde, leur coûter la suivante. Aussi plaide t-il pour une refonte du parti Démocrate afin qu’il recouvre ses valeurs fondatrices : solidarité, citoyenneté, universalité.

“La gauche identitaire a cessé d’être un projet politique pour devenir un projet évangélique”

Dans une tribune pour le New York Times, Les errements de la gauche américaine, il décrit à l’attention de ses pairs progressistes la profession de foi de son livre : « ces dernières années, la gauche américaine a cédé, à propos des identités ethniques, de genre et de sexualité, à une sorte d’hystérie collective qui a faussé son message, au point de l’empêcher de devenir une force fédératrice capable de gouverner. ». Pour lui, l’élection de Donald Trump est avant tout la faute d’une Gauche qui a fait le choix de tourner le dos aux classes populaires. 

Il est donc légitime que cet électorat se soit détourné de cette Gauche perçue comme “une élite urbaine déconnectée des réalités”. Il regrette aussi qu’elle ne se soit pas approprié le message de Glen Beck, républicain endurci, qui fut le premier à prophétiser au tout début des années 2000 que la classe moyenne était en train de s’effondrer, tiraillée entre une masse de gens sur le déclin et une minorité bénéficiant des miracles de la Nouvelle Economie, du NASDAQ et de la Mondialisation. C’est Donald Trump qui a su exploiter le désarroi de la classe laborieuse américaine.

Comme on pouvait s’en douter, son livre s’est attiré l’ire des partisans de la diversité qui lui reprochent d’être le cheval de Troie d’un “identitarisme masculin blanc” (sic). Pourtant, comme personnalité de Gauche, sa probité n’est plus à démontrer : ses origines sociales sont assurément modestes (ce n’est pas une vertu en soi) ; et quand au fait qu’il soit blanc, il répond, non sans ironie, que la différence fondamentale avec ses années de formation et sa situation présente réside dans le fait qu’il ne côtoie désormais plus – à Columbia University (épicentre de la mouvance identitaire à Gauche) – que des Noirs installés dans une bourgeoisie de salon (comme lui, donc).

“L’identité n’est pas […] une force hostile au néo-libéralisme”

Il analyse trois phases dans la politique américaine : celle de la politique proprement dite, qui s’étend du New Deal à la Great Society ; celle de l’anti-politique qui correspond aux années Reagan ; et celle, tout à fait contemporaine, de la pseudo-politique qui coïncide avec les aspirations identitaires. Il faut selon l’auteur retrouver le goût du politique qui prévalait sous Roosevelt, s’est émoussé sous Reagan, et a disparu sous Bill Clinton. Il plaide le retour de valeurs universalistes pour se défaire des forces centrifuges que représentent les revendications communautaires. 

Le passage à une anti-politique a commencé sur les campus universitaires dans le courant des années 60, analyse t-il. Le mouvement des Droits civiques et celui des femmes avaient pour objet de permettre à des groupes citoyens de disposer de droits égaux. Puis la mécanique s’est enrayée. Dans les années 70 et 80, les revendications communautaires ont commencé à fragmenter l’espace social. La citoyenneté est alors devenue une modalité de l’Être. Désormais, dire : “En tant que… cela m’offense que vous puissiez penser que…” suffit à clore un débat. Les arguments ont été remplacés par les tabous et toute contradiction est devenue suspecte, invalidée, assimilée à une agression. Une tendance qui s’est accélérée. Il regrette ainsi la décision du mouvement Black Lives Matter d’instrumentaliser tous les cas de violences pour instruire une mise en examen collective de la société américaine. Il critique également l’éclatement du féminisme contemporain en une multitude de courants aux intérêts divergents : féminisme noir, blanc, islamique, décolonial, intersectionnel, universaliste, queer, etc.

“L’identité, c’est du Reaganisme pour Gauchiste”.

L’identité est devenue une essence malléable. L’histoire de Rachel Dolezal est de ce point de vue édifiante. Étudiante, elle a porté plainte contre son université après que son admission en troisième cycle lui fut refusée. Blanche, elle estimait avoir été discriminée en raison de sa couleur de peau, au profit de candidats “de couleur” bénéficiant des mesures de discrimination positive. Des années plus tard, elle est devenue responsable de la puissante National Association for the Advancement of Colored PeopleNAACP– en faisant croire qu’elle était noire (elle avait totalement changé d’apparence). Ce sont ses parents qui ont rendu public le fait qu’elle soit blanche. Entre temps, elle avait instruit et défendu à Spokane (État de Washington) de nombreux dossiers relatifs à la discrimination à l’embauche d’afro-américains.

Pour l’auteur, en adoptant des valeurs néo-libérales la Gauche a non seulement trahi ses idéaux mais elle a aussi manqué l’opportunité de rappeler que “les citoyens ont des devoirs les uns envers les autres”. D’une société solidaire les Américains sont progressivement passés à une “pseudo-politique”, illusionnés par les chicanes identitaires fleurissant sur les réseaux sociaux. La politique Reaganienne ne s’est donc pas seulement traduite dans le mythe de l’entrepreneur et le principe de la responsabilité individuelle, rompant avec le modèle de solidarité hérité de Roosevelt. Ses valeurs ont imprégné le corps social tout entier. 

“Nous […] ne sommes pas des particules élémentaires”

Cette atomisation de la société est la critique essentielle de Mark Lilla aux Démocrates de son pays. Selon lui, “La raison qui fait que les Démocrates perdent aujourd’hui pied n’est pas qu’ils soient trop à gauche ou, comme les progressistes aiment à le dire, qu’ils auraient glissé trop à droite sur les questions économiques. Ils perdent pied parce qu’ils se sont retirés dans des caves qu’ils ont eux-mêmes creusées à l’intérieur de ce qui était autrefois une magnifique montagne”. La montagne c’est le New Deal de Roosevelt et la Great Society de Lyndon Johnson combinés, respectivement un régime d’assurance sociale et un projet de société selon lequel l’Etat serait en mesure de rendre la justice et d’offrir à tous des opportunités quelles que soient leur race ou leur origine sociale.

L’échec de la Gauche, en France et aux Etats-Unis, est au fond assez simple à expliquer. Elle a perdu dès lors qu’elle a cessé de parler aux déclassés et aux classes populaires, les traitant parfois avec mépris, oubliant que les inégalités sont transversales. Elles ne touchent pas uniformément une race, une religion ou un groupe très ciblé. Les “fins de mois difficiles” sont les mêmes pour tous, pour la France périphérique comme pour la France au-delà du périphérique. Les femmes qui subissent les temps partiels (notons au passage qu’elles sont aussi discriminées par rapport aux femmes des professions libérales) comprennent elles aussi de moins en moins le discours radical de certaines féministes. Quand on leur explique qu’elles sont discriminées par rapport aux hommes, elles n’ont bien souvent qu’à tourner la tête en direction de leur compagnon, mari ou amant, et il est rare qu’elle découvre un Trader fortuné.

Nous partageons le constat de Mark Lilla : si la Gauche continue d’être incapable de produire un discours universaliste et si elle continue de mettre en concurrence les groupes sociaux entre eux, alors elle continuera, aux Etats-Unis comme en France, de perdre les élections.

“[…] la seule façon d’émanciper la femme et d’obtenir l’égalité avec l’homme était de lier sa lutte à celle des ouvriers, les autres victimes, les autres exploités, l’immense majorité de l’Humanité”.

Sur Flora Tristan, in Le Paradis de Mario Vargas Llosa

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