Le parti Démocrate a décidé de jeter par dessus bord sa filiation idéologique symbolisée par ses deux principales figures tutélaires : Thomas Jefferson et Andrew Jackson. Cet événement est l’illustration d’un système idéologique qui veut soumettre la pensée politique à un mode d’explication unique où la condition des relégués de l’économie de marché s’explique par des facteurs purement sociaux. Cette « miniaturisation » de l’esprit critique sous surveillance des disciples de la Sociologie tient à une forme de paresse intellectuelle qui rabaisse tous les principes de l’explication causale et nous coupe des véritables questions.

C’est une tradition des démocraties, en période d’élection, que les partis politiques en appellent solennellement au rassemblement contre les forces centrifuges de la nation ; à contre-courant de la « tautologie » républicaine, le Parti démocrate fait le contraire. Depuis le massacre prémédité de neuf noirs dans une église méthodiste afro-américaine, le 17 juin dernier, à Charleston, en Caroline du Nord, par un jeune militant de la suprématie blanche, Dylan Roof, les Démocrates américains sont de plus en plus animés par le désir d’afficher leur soutien aux mouvements de promotion du droit communautaire (des sexes et des « races ») même s’ils doivent en passer pour cela par le sacrifice de leur tradition idéologique. Les deux principales figures du parti, Thomas Jefferson (connu pour avoir défendu le principe d’égalité) et Andrew Jackson (le « populiste » qui soutenait l’émancipation de « l’homme ordinaire » de la tutelle des patrons d’usine), sont ainsi devenus un sujet d’invective. Si le but est de flatter les communautés aux Etats-Unis le Parti démocrate américain va se faire des cheveux blancs ; car à vouloir flatter son époque et son temps, dans un pays dont l’immigration constitue le principe de peuplement, et le communautarisme le mode de fonctionnement, on voit mal comment les Démocrates pourront échapper à un non-sens doctrinal en brassant dans un même moule des références idéologiques aux intérêts divergents.

Les JJ’s pour attirer les moineaux et les pigeons

Aussi connus que les dîners de l’ambassadeur, les traditionnels Jefferson-Jackson Day dinners du Parti Démocrate (les JJ’s, pour les initiés) sont autant l’occasion de rassembler annuellement les forces de « gauche » dans chacun des 50 Etats américains que le moyen de lever des fonds en période d’élection, et de célébrer au passage l’histoire du parti à travers ses hommes d’exception.

Thomas Jefferson fut le troisième président américain, de 1801 à 1809 ; il est l’un des 5 rédacteurs de la déclaration d’Indépendance de 1776 et, plus modestement, le concepteur du statut de la Virginie pour la liberté religieuse. Il est aussi l’auteur de l’un des articles fondateurs de la démocratie américaine, plus tard introduit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Tous les Hommes sont égaux en droits, sans égard de leur naissance, leur richesse ou leur statut ; et le gouvernement est le servant, pas le maître ».

Andrew Jackson est, quant à lui, un « populiste » (au sens américain du terme) c’est-à-dire issu du peuple et militant d’ « un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peule ». Il fut le 7ème président américain, de 1829 à 1837, et il est aussi le fondateur du Parti Démocrate qui, comme tel, a voulu émanciper ses compatriotes du patronage économique par l’établissement du suffrage universel. Il s’est à ce titre rendu célèbre durant sa législature pour avoir étendu le pouvoir de l’Etat contre les intérêts des grandes entreprises, et en particulier ceux de la méga-puissance financière (déjà, à cette époque) Bank of America.

Jefferson et Jackson : génies du mal ?

Ce que l’on reproche à ces deux hommes c’est, en premier lieu, leur histoire personnelle.

On accuse Thomas Jefferson d’avoir été propriétaire de plantations de coton et d’avoir possédé plusieurs centaines d’esclaves (600 sur toute la durée de sa vie). Il n’est pas question de faire l’apologie de l’esclavage, comme il est inconcevable de vouloir excuser un système d’apartheid dans lequel des individus sont déchus de leurs droits fondamentaux. Toutefois, reprocher à Jefferson d’avoir été, non pas marchand d’esclaves mais propriétaire d’esclaves, constitue le plus corrompu des arguments, car c’est oublier que le Chef d’Etat a vécu dans un régime qui lui préexistait et qu’il a œuvré personnellement pour son abolition. Sa position a du reste considérablement évolué au cours du temps, passant d’un attentisme un peu hypocrite (« Maintenir l’esclavage, c’est comme tenir un loup par les oreilles : on n’aime pas cela, mais on ne peut pas le lâcher ») à un militantisme plus combatif, dès 1782, auprès du congrès des Etats-Unis en vue de supprimer le système de l’esclavage et la « traite des noirs » dans l’Etat de Virginie.

Le fondateur du Parti démocrate américain, Andrew Jackson, se voit quant à lui reprocher de ne pas être dans l’air du temps. Rien n’est plus vrai : blanc, foncièrement austère, masculin comme tout homme de sa génération, rien chez lui n’en fait une figure sexy de la politique. A cela s’ajoute une passion immodérée (et presque anti-américaine) consistant à expliquer les inégalités sociales en usant d’une rhétorique de la lutte des classes qui, force est de le constater, ne l’aide absolument pas à devenir une icône moderne à l’ère de Topito et des brèves de comptoir que l’on nomme Actualités. Lui aussi a possédé des esclaves et il a, ce qui est plus grave, conduit à la mort des milliers d’indiens en les chassant de leur terre et en les repoussant vers l’Ouest (connu sous le nom de The Trail Of Tears – le sentier des larmes).

Cette contradiction dans les idées et la vie de Thomas Jefferson et d’Andrew Jackson forme la quadrature du cercle de toute société dont les valeurs sont en mutation. Reprocher en effet à Thomas Jefferson d’avoir possédé des esclaves (et de penser probablement que les noirs ont un développement inférieur), c’est céder à l’anachronisme le plus opportuniste en oubliant sciemment qu’il est (lui, pas nous) l’acteur du changement social dont nous sommes les héritiers. Ce système de contradiction est du reste une constante en philosophie et en politique. Confronter la vie des auteurs à leur système de pensée est comme confondre Abel et Caïn afin de faire table rase du passé. Combien des ardents défenseurs de la démocratie de l’Antiquité grecque ou encore de la Renaissance se verraient crucifiés aux murs de leurs contradictions, eux qui d’un côté exaltaient les vertus des Droits de l’Homme mais qui entretenaient à leur suite une kyrielle de domestiques (quand ils n’avaient pas fait des enfants à la servante). Faut-il également se débarrasser de Rousseau, théoricien du concept de Volonté Générale, et moraliste invétéré, mais qui abandonne femme et enfants et les confie à l’assistance publique?

Le refus de penser

Le Parti démocrate, dans sa grande transformation, veut montrer une image qui soit en phase avec son époque et ses marottes, en incorporant des revendications exclusivement centrées sur la question raciale et les problématiques de genre et non plus celles relatives à la question des Droits sociaux.

Etat par Etat, les militants démocrates débaptisent ainsi leurs dîners des noms de Jefferson et de Jackson parce que ces derniers ne seraient « plus représentatifs de ce qu’est un Démocrate dans la société américaine contemporaine ». Les valeurs à la mode sont celles de « l’intégration, de la diversité et de l’égalité ». Peut-être les Démocrates américains seraient-ils bien avisés de s’entourer de quelques intellectuels (même de second rang, de type Michel Onfray) afin de colmater les brèches idéologiques introduites par l’excommunication des anciennes figures de la gauche américaine. Car, faire tenir ensemble des facteurs d’inclusion à la nation (l’intégration et l’égalité) en faisant la promotion de facteurs d’éclatement (la diversité), c’est tenter de rejoindre un partenaire situé à l’autre bout d’un cylindre dans une centrifugeuse lancée à plein régime.

Ce refus de conserver en son sein les traces d’une filiation idéologique est aussi symptomatique de la détérioration généralisée du Politique. Les partis sont devenus pêle-mêle les pantins serviles de la finance internationale, des organisations internationales (FMI, ONU, OMC, etc.) et des organisations de défense « des droits de ceux-ci contre la volonté de représentation de ceux-là ». Le pouvoir politique est une marionnette aux ordres de la société civile, ce qui nous ferait presque regretter (timidement, c’est vrai) le vieil ordre d’un pouvoir autoritaire auquel on pouvait, au moins, se confronter. Car la contrainte n’est pas moins forte. Seulement dorénavant, elle émane du corps social qui, dans sa légitimité démocratique, n’en finit pas de borner les libertés publiques, de nature collective, au profit d’un droit communautaire mortifère, de nature particulière.

Surtout, ce réflexe systématique consistant à évincer tout ce qui est susceptible d’être perçu comme une division ruinant les fondations de l’unité nationale (qui n’advient jamais car elle est une construction sans cesse renouvelée) est non seulement une mascarade mais aussi une diversion qui ruine l’analyse des faits. C’est par peur de « fâcher » et donc par lâcheté qu’on en vient à refuser de penser. Expliquer la situation socio-économique des noirs américains par le fait qu’ils sont noirs est un positionnement « idéologique » certes apaisant, mais cela constitue une explication causale de faible portée, à tout le moins. Expliquer le fait que les femmes ne sont pas représentées dans tous les corps de métiers par le fait que ce sont des femmes, c’est aussi très rassurant, mais cela confine à l’escroquerie intellectuelle, voire à la malveillance la plus notoire. Si cela permet de garantir une bonne image de soi, en revanche, cela ne participe pas à l’amélioration de la condition des femmes, des « noirs », des minorités et des oubliés du développement économique dans leur ensemble (qui peuvent être blancs).

En définitive, à force de “bons sentiments” (en voulant satisfaire les desiderata de tel groupe social au détriment de tel autre) de peur d’être perçu soi-même comme un monstre et un réactionnaire on se prive de formuler les bonnes questions, et on s’étonne ensuite de ne pas trouver les bonnes réponses. De ce point de vue, relire Marx ne serait peut-être pas tout à fait inintéressant.

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