En ce printemps 2019 se sont déroulées en Espagne des élections législatives anticipées. Convoquées par le chef du gouvernement socialiste Pedro Sanchez à la suite du refus du vote du budget au Parlement par des députés du Parti Populaire (PP, droite), de Ciudadanos (centre libéral) et des deux partis indépendantistes catalans – et ce le lendemain de l’ouverture à Madrid du procès historique de douze dirigeants indépendantistes catalans, impliqués dans la tentative de sécession de la Catalogne de 2017 – ces élections ont vu la victoire du Parti socialiste (PSOE) au pouvoir, sans cependant lui donner une majorité. Elles ont aussi confirmé la montée du parti d’extrême droite, Vox. De nombreuses voix se sont fait entendre pour déplorer que l’Espagne cesse ainsi d’être « vaccinée » contre l’extrême droite par le souvenir de la longue dictature franquiste ou pour tracer des liens entre les nostalgiques du Caudillo et le parti Vox.

Dans la liste des morts, il y a des gens que je connaissais personnellement (F. Aramburu)

Il est particulièrement instructif dans ce contexte de se plonger dans le beau roman Patria de Fernando Aramburu, dont le sujet est l’ETA et le Pays Basque. Ce livre apporte, par la fiction, un éclairage sur l’émergence de Vox depuis sa création en décembre 2013. Santiago Abascal, son chef, justifie en effet souvent la création de ce mouvement à la droite du PP par les menaces et le harcèlement qu’il aurait vécu de la part des partisans et sympathisants de l’ETA en tant qu’élu basque du Parti populaire, ainsi que par sa déception devant la « mollesse » du PP vis-à-vis des indépendantistes catalans et de la gestion des prisonniers politiques de l’ETA. Vox doit par ailleurs sa forte progression à la crise catalane et représente l’accusation populaire au procès qui se joue en ce moment à Madrid, car c’est lui qui a déposé les premières plaintes. 

Il est bien entendu tout à fait possible que Santiago Abascal exagère ce rôle de la situation au Pays Basque dans l’émergence de Vox, et cela ne doit en tout état de cause pas faire oublier que l’émergence de ce mouvement est tout à fait parallèle à ce qui se produit ailleurs en Europe, et ne peut donc pas uniquement être vue comme liée uniquement au contexte espagnol. On peut aussi relever que ses résultats aux dernières élections ont été mauvais au Pays Basque et en Catalogne. Cela n’enlève rien à l’intérêt de Patria, tant sur le plan littéraire que pour mieux comprendre la vie politique et la société espagnole. Son succès est révélateur de cette importance : best-seller en Espagne depuis sa parution en 2016, il s’est vendu à plus de 700.000 exemplaires, a été réédité plus de 28 fois et est en cours d’adaptation à la télévision.

Mes personnages sont des Basques normaux et banals (F. Aramburu)

Patria est le troisième roman traduit en France de Fernando Aramburu, un écrivain né en 1959, l’année de la création de l’ETA, à San Sebastian. Deux de ses précédents livres (Los peces de la amargura, 2006, non traduit) et Années lentes (2012, traduit par Lattès, 2014) traitaient déjà des victimes du terrorisme de l’ETA. Fernando Aramburu explique d’ailleurs que ce roman lui a été inspiré par l’assassinat du sénateur socialiste Enrique Casas en 1984 à San Sebastian par les Commandos autonomes anti-capitalistes constitués d’une scission de l’ETA politico-militaire. « La mort de cet homme, la première victime que je connaissais personnellement, a été pour moi un choc émotionnel intense ».

Patria démarre quand l’ETA annonce la fin de la lutte armée, le 20 octobre  2011. Ce jour-là, Bittori décide de revenir dans le village dont elle a été exclue après l’assassinat de son mari, El Txato, petit patron réticent à payer l’impôt révolutionnaire. Nous comprenons progressivement qu’elle cherche à connaître le rôle dans cet assassinat de Joxe Mari, membre de l’ETA et fils d’un couple d’amis très proches. Au fil des courts chapitres, l’auteur nous amène à comprendre l’impact de cet événement sur la destinée de tous les membres de ces deux familles et nous fait littéralement (et littérairement) entrer dans le Pays Basque de ces « années de plomb ». 

J’exagère peut-être, mais j’ai la ferme conviction que la défaite littéraire de l’ETA est aussi en marche (Patria)

Dans cette société dominée par l’importance des liens familiaux et l’autorité des figures parentales, notamment la mère dans ce roman (l’ama en basque, comme l’indique le glossaire placé à la fin du livre) nous voyons s’imposer un mouvement terroriste de l’intérieur. L’assassinat est préparé de façon glaçante et efficace par la désignation et l’exclusion de la victime et de sa famille du village et du corps social. A cet égard, le lien avec l’actualité est évident : deux des leaders de Vox ont comme point commun d’avoir vécu les actions décrites dans le roman et la radicalisation en Catalogne a pris des formes assez proches sans que le meurtre suive, notamment par le placardage sur des affiches des opposants au référendum, dénoncés comme des ennemis du peuple qu’il faut traiter comme tels. Lesdits élus ont d’ailleurs sans aucun doute lu Patria

L’une des questions majeures qui traverse tout le livre est la question du rapport au territoire, au lieu. La patrie du titre est cette terre dont on est le héros ou le banni. Partir ou rester, fuir ou se terrer sont les alternatives constantes des personnages. Toute la famille de Bittori est exclue du village après le meurtre, et aucun des anciens camarades, collègues ou amis ne se présente à l’enterrement, qui de toute façon, n’a pas lieu dans le village. 

« Elle n’allait jamais au cimetière. A quoi bon ? Le Txato avant été enterré à Saint-Sébastien, pas au village, même si c’était là que reposaient les grands-parents paternels, dans le caveau familial ; cela n’avait pas été possible, on le lui avait vivement déconseillé, si tu l’enterres au village, ils s’en prendront à la tombe, ce ne serait pas la première fois qu’une telle chose arriverait. »

Il y a une rivalité de récits et c’est normal (F. Aramburu)

Véritable chant choral, le roman nous amène à comprendre tous ses protagonistes, à vivre de l’intérieur leurs engagements, leurs doutes. Il maintient ces deux niveaux de compréhension que sont l’individuel et le politique. Cela en fait la grande qualité. Est-ce la seule raison de son écho et quelle peut-être son influence ? Comme l’écrit Barbara Loyer dans une tribune et comme on peut le lire dans des critiques venant de la gauche abertzale, l’ETA étant désormais dissous, la question est maintenant de savoir qui va gagner la bataille du récit, celle de l’histoire du terrorisme. S’agit-il, comme le veulent les partisans de l’ETA, d’un « conflit » entre le « Pays Basque » et l’État espagnol ou d’un groupe terroriste qui a imposé sa loi dans une société dont la cohésion a favorisé la terreur ? L’enjeu est d’importance car le groupe armé a assassiné plus de 800 personnes. Le roman apporte sa réponse. Sans passer sous silence ou esquiver la brutalité de la répression, prônant sur la plan individuel une forme de réconciliation et de pardon, il prend clairement position, comme l’a dit son auteur, sur cette défaite nécessaire de l’ETA dans la bataille du récit.

« Il s’agit de faire en sorte que les générations futures sachent ce qui s’est passé et le sachent à partir de certaines versions littéraires, cinématographiques, photographiques ou historiographiques qui ne justifient pas le terrorisme et ne blanchissent pas l’histoire. Si cela se produit, la défaite culturelle de l’ETA sera accomplie. Et je suis engagé dans cette défaite. »

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