Le terrorisme, l’afflux de migrants, la “prochaine toute dernière” crise de l’euro ; on pourrait penser que l’ordre du jour de l’Union européenne est déjà bien rempli. Mais depuis plusieurs mois, un autre sujet majeur préoccupe les cénacles de Bruxelles : le spectre du Brexit.

Le premier ministre du Royaume-Uni, David Cameron, dans le seul but de régler une querelle interne à son parti et pour répondre à la pression du parti nationaliste UKIP, a promis d’organiser un référendum sur le maintien de son pays dans l’Union. Il a indiqué qu’il ferait campagne pour ou contre le Brexit (départ du Royaume-Uni de l’Union européenne) en fonction de la réponse qu’apporterait Bruxelles à ses revendications. Il souhaite que le Royaume-Uni puisse refuser ou limiter les prestations sociales aux ressortissants d’autres pays de l’Union européenne venant s’installer en Grande-Bretagne. Il demande aussi un droit de regard sur toutes les décisions concernant l’euro afin de préserver les intérêts du secteur financier britannique, la sacro-sainte City. Il exige enfin que les Parlements nationaux puissent bloquer les lois européennes et que celles-ci favorisent toujours plus la compétitivité des économies. On se trouve donc face à des exigences qui mêlent la défense de l’intérêt national du Royaume-Uni (ce que les européistes nomment d’habitude du nationalisme ou du souverainisme) et la mise en avant de principes idéologiques, en l’occurrence libéraux, (ce que les mêmes appellent généralement du populisme quand il s’agit de principes idéologiques non libéraux).

Le populisme à géométrie variable

Or, loin de rejeter fermement la démarche de David Cameron, loin de la désigner comme ce qu’elle est, c’est-à-dire un chantage (donnez moi ce que je veux ou je m’en vais), les dirigeants de l’Union et la Commission européenne discutent aimablement avec le premier ministre britannique et viennent de rendre public un accord, le mardi 2 février, qui lui donne globalement satisfaction. Ce qui n’a d’aileurs pas empêché les tabloïds britanniques de crier à la trahison sous prétexte que l’Union européenne n’a pas repris à la virgule près la liste d’exigences de Cameron. La chancelière allemande Angela Merkel, qui avait psalmodié tout au long de la crise concernant la dette grecque que les traités européens étaient intangibles, a même tranquillement déclaré que « On ne peut pas dire qu’une modification des traités soit absolument impossible ». C’est pourtant ce qu’on a dit et répété sur tous les tons au premier ministre Grec, Alexis Tsipras, quand il a voulu mettre en œuvre le programme sur lequel il avait été élu qui comprenait une renégociation de la dette de son pays. Les dirigeants européens n’ont eu de cesse de traiter Tsipras de populiste irresponsable alors même que ses demandes étaient somme toute de même nature que celles de Cameron : des exigences de souveraineté nationale et la défense de principes politiques ou idéologiques que son peuple avait avalisés (mais pas libéraux, contrairement à ceux de Cameron).

La Grèce transformée en prison

Pire encore, au moment même où l’Union européenne semble prête à toutes les concessions pour maintenir le Royaume-Uni en son sein, elle s’apprête à exclure la Grèce de l’espace Schengen du fait de son incapacité supposée à gérer l’afflux de migrants sur ses côtes. Le 27 janvier, la Commission européenne a validé un rapport de Frontex (l’agence des gardes-côtes et gardes-frontières de l’Union) qui conclut que « la Grèce néglige gravement ses obligations et qu’il existe des manquements graves dans l’exécution des contrôles aux frontières extérieures ». La validation de ce rapport a entraîné le déclenchement par la Commission d’une procédure qui aboutira à une forme de mise en quarantaine de la Grèce par la fermeture des frontières des pays frontaliers. Autrement dit, les migrants se retrouveraient coincés en Grèce, ce pays devenant de fait un gigantesque centre de rétention. Alors que la France est incapable de régler le problème des migrants à Calais (quelques milliers de personnes), on demande donc à la Grèce, sous peine de sanctions, de gérer harmonieusement l’arrivée continue de centaines de milliers de personnes débarquant sur ses côtes depuis la Turquie (ce dernier pays ne faisant strictement rien pour contrer le phénomène). La Grèce à laquelle l’Union européenne a tordu le bras à l’été 2015 en l’obligeant à accepter un nouveau plan d’austérité, la Grèce ruinée par les bons soins de la Banque centrale européenne (qui n’a pas du tout sauvé la Grèce mais l’a méthodiquement placée au bord de la faillite afin de forcer le gouvernement Grec à accepter les oukazes de ses partenaires européens), la Grèce rongée par le chômage et l’effondrement du pouvoir d’achat de sa population doit donc séance tenante résoudre toute seule le problème des réfugiés.

Le 4 février, dans l’indifférence générale, 40 000 personnes ont manifesté à Athènes contre la réforme des retraites que le gouvernement Grec présente pour se conformer aux sommations de l’Union européenne. Si les autorités de l’Union avaient cru bon de s’en apercevoir, elles auraient sans doute encore évoqué l’immaturité démocratique du peuple Grec et les relents nauséabonds de populisme. Mais elles ont tout simplement traité par l’indifférence cette journée de grève générale et de manifestations, certainement trop occupées qu’elles étaient à négocier avec le raisonnable et respectable David Cameron.

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