Molenbeek, le quartier de Bruxelles à partir duquel les attentats du Bataclan ont été préparés, est devenu la bête noire des européens. A les entendre, la Belgique serait devenue la plaque tournante de la christianophobie car elle aurait laissé s’installer la mauvaise graine djihadiste qui se répand partout en Europe. Pas certain qu’il y ait une spécificité belge sur le terrain de la capitulation de l’Occident face au défi de l’intégration des immigrés.

“Heureusement qu’en France on ne se drogue pas.” (Alain Kan)

Donald Trump, jamais en rade d’une bonne blague, a qualifié Bruxelles de « trou à rats » tandis qu’Éric Zemmour envisageait promptement l’idée de « bombarder Molenbeek » en lieu et place de Raqqa, la Capitale auto-proclamée de l’Etat Islamique. L’agression des journalistes de France 3, le 16 janvier dernier, n’a fait qu’entériner une situation de fait : les Belges ne sont pas simplement « cons », ce sont aussi des rustres barbares qui ne comprennent rien à la démocratie. Entendre les français entonner une leçon de civisme sur l’intégration ratée des immigrés a toutefois quelque chose de désopilant. Les problèmes que connaissent aujourd’hui les belges ne sont pas l’apanage de la capitale européenne. Ils sont le symptôme de l’abandon (et non pas de l’échec) des politiques d’intégration partout en Europe.

Les fervents partisans du “droit-de-l’hommisme” ont profité des injonctions à “l’assimilation forcée” colportées par le Front National pour poser que les immigrés pouvaient bien vivre comme ils l’entendaient. Or, que la Nation soit incapable d’offrir quoi que ce soit de sa Culture (normes et valeurs) à ceux qu’elle est précisément censée accueillir est ce qui a fait le terreau du Djihadisme. En proposant de ne rien leur offrir de peur d’apparaître comme des monstres ou des colons (ce qui revient au même), les hérauts de l’indétermination post-moderne ont propagé l’idée que le salut viendrait de l’acceptation d’une identité abstraite. La Belgique n’est pas un cas isolé et la liberté (de culte, d’expression, d’opinion) n’existe que si elle s’inscrit dans un cadre d’obligations, de dons et de contre-dons, sur lesquels on ne devrait jamais transiger. On peut être Belge et se reconnaître dans ses origines ethniques et religieuses mais on doit aussi revendiquer les valeurs du pays dans lequel on réside : laïcité, frites ou mauvais-esprit (on peut en débattre). Revenir ensuite chez soi pour manger Halal et aller à la mosquée ne devrait poser aucun problème, pourvu que l’on s’entende sur un destin commun. Ce ne sont pas des mondes culturels concurrents mais des environnements que nous juxtaposons naturellement et qui sont au ferment du principe d’identité. Car quand on a la sensation de vivre nulle part, on finit par vivre mal. De tout temps, les voyageurs comme les migrants ont spontanément compris cela. Nous n’aimerions pas que l’Algérie devienne un pays sans culture, post-moderne, comme nous n’aimerions pas que la Belgique se limite à n’être plus que la capitale des européens.

Bruxelles, une “Sale Beauté”

Arno, le dignitaire titubant de la musique au « belgistan », a d’ailleurs répondu à Donald Trump dans une lettre ouverte sur le site néerlandais Het Laatste Nieuws, repris en français par le quotidien La Libre Belgique. Il y expose l’idée que le mode de vie belge n’est pas une notion abstraite et que le multiculturalisme n’est pas un facteur de paralysie de son identité.

« Nous sommes plus d’un million à habiter dans cette ville où l’on rencontre le monde entier et où toutes les nationalités se côtoient et s’entremêlent. Parfois, je rentre chez moi le soir sans me souvenir dans quelle langue s’est déroulée ma dernière conversation. […] Je connais des cafés et des bars dont les propriétaires ont paumé la clé de la porte d’entrée il y a des années. Nous avons notre cul dans une énorme motte de beurre ici, mec. » Et il ajoute : « Bruxelles est probablement la ville la plus laide au monde. C’est un gros bordel, et ça pue la merde. Mais c’est l’odeur d’une bonne merde. […] Bruxelles est une “sale beauté”. Oui, il y a plein de trucs qui ne tournent pas rond ici, chaque grande ville a ses problèmes. Il y a beaucoup de jeunes chômeurs d’origine étrangère, il y a du racisme partout : chez les blancs-bleus belges, mais aussi dans d’autres communautés. Des gros cons, on en trouve partout : aucune communauté ne pourra en revendiquer l’exclusivité. »

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents belgistans

Il est toujours très imbécile de vouloir opposer la culture à la barbarie. Sauf que, dans certains cas, c’est une réalité tangible et il n’y a proprement rien à rajouter. La première fois que je me suis rendu à Bruxelles j’ai eu l’impression un peu absurde que les artistes (le “peuple migrateur” des comptoirs en zinc) attendaient peu de la Providence des subventions (qui demeure un savoir-faire franco-français). Je sais combien cette vue est un cliché mais elle vaut bien le point de vue des zélateurs de l’islamisation réglée de l’Occident. J’y ai vu pêle-mêle : des disquaires indépendants (installés là bien avant le retour en grâce du vinyle), des boutiques de vêtements de seconde main (présentes elles aussi avant l’invention du « vintage »), des créateurs de mode (qui nourrissent depuis des temps immémoriaux les boutiques de fripes), des cinéastes et des acteurs à la terrasse des cafés populaires… J’ai vu Arno, titubant, au détour d’un café. Et tout un tas de choses assemblées en pagaille qui laissent à penser que l’architecte était ivre-mort quand il a dessiné les plans. Ce sont ces infimes sensations qui vous commandent de vivre à un endroit. Je suis resté à Nantes parce qu’en visite dans la “ville blanche” un automobiliste m’a laissé passer en dehors des passages protégés. J’ai immédiatement aimé la ville et ses habitants. Si on m’avait montré le visage de deux ou trois cons, j’aurais crié à la manipulation.

Barbès à Molenbeek

Lire la presse, et la peur que doit susciter Molenbeek, m’a rappelé un quartier de Paris que je connais bien, le 18éme arrondissement. Il subsiste à cet endroit un doux parfum de kermesse sociale où les nécessiteux côtoient les enfants gâtés. On y croise : des prostituées africaines et d’Europe de l’Est tout le long du Boulevard Barbès ; des échoppes alternativement juives et arabes, sur le même boulevard ; de la bonne charcuterie tricolore et du Halal ; Pigalle qui s’est transformé en un laboratoire à Cocktails ; la porte de Clignancourt et ses endroits mal famés ; les Puces situés tout de suite après les Maréchaux ; le flot incessant des touristes qui demandent le chemin de la butte Montmartre et du Sacré-Cœur ; les toxicos défoncés au crack ; des prières de rue ; des bars qui ferment tard, très tard ; Le Clair De Lune, un bar ; de la jeunesse dorée, du poivrot, de la secrétaire, du Français de souche, de l’arabe, du Skinhead, du chômeur, du graphic designer, dans le même bar ; d’anciens artistes-peintres devenus rentiers, de la rue Custine à la rue Caulaincourt, en passant la place du Tertre ; les mecs de Justice, le groupe antérieurement « branché » ; les pickpockets arabes de Barbès et les vendeurs de maïs grillé ; la communauté antillaise de Château-Rouge ; La Fémis et le Moulin de la Galette ; les pauvres types qui bénéficient d’un loyer modéré, remerciant Dieu d’être venu là quand personne ne voulait y mettre un pied ; des alcooliques en pagaille ; les bandes de jeunes qui vous dépouillent en moins de temps qu’il faut pour le dire, du côté du Square Léon, entre la rue Myrha et la rue Doudeauville ; la rue Lepic, synonyme d’Amélie Poulain pour les pour les touristes japonais ; le Virgin qui n’y est plus ; la rue Müller qui est une « rue de la soif » à la discrétion de la population locale  ; …

Ma situation d’expatrié me fait chaque jour regretter le 18ème, ce quartier mal agencé, sa “sale beauté”, mon quartier. Toutes les communautés y sont représentées, ce qu’il ne faudrait pas non plus confondre avec une forme de béatitude, loin de là. Ce n’est ni bien ni mal et les gens sont eux-mêmes ni bien ni mal. Un large tri s’impose. Contrairement à ce que j’ai lu dans les journaux, et en dépit des prières de rue et des commerces Halal, cet arrondissement n’est pas en état de siège et je ne m’y suis jamais senti en « insécurité ». Les charcuteries y sont légions et les commerces des uns n’ont pas remplacé les commerces des autres. Il pleut sans doute de la merde comme vache-qui-pisse à Barbès et au Belgistan, mais on y vit pas si mal, finalement.

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