Il faut saluer le courage de Sylvain Cypel. En effet, la situation actuelle est tellement malsaine que le simple fait de décrire ce qui se passe en Israël et dans les Territoires occupés est désormais un acte de courage. Tout débat devient impossible quand la simple énonciation des faits dont il faudrait discuter devient problématique. C’est la première vertu du livre de Sylvain Cypel : appeler les choses par leur nom. Autrement dit, constater que les pratiques, et maintenant la loi, israéliennes vis-à-vis des citoyens israéliens arabes sont discriminatoires. Décrire le comportement de l’armée israélienne et des colons juifs dans les Territoires pour ce qu’il est, c’est-à-dire un système d’oppression et d’humiliation. Nommer certains partis politiques israéliens actuellement au pouvoir de manière adéquate, c’est-à-dire les caractériser comme des organisations d’extrême droite.

Le peuple palestinien n’existe pas et n’a jamais existé. Ce qui existe, c’est l’abruti palestinien (Oren Hazan, député Likoud, droite israélienne au pouvoir)

En France, aujourd’hui, ce simple travail de description peut malheureusement vous valoir une accusation infamante d’antisémitisme de la part de tous ceux qui confondent lutte contre l’antisémitisme et soutien inconditionnel apporté à la droite et à l’extrême droite israéliennes. D’où la deuxième grande qualité du livre de Sylvain Cypel : ses sources. Toutes les références du livre proviennent en effet, soit d’entretiens avec des personnalités juives, soit de textes publiés en Israël. Il faut rappeler, on a tendance à l’ignorer en France, que les premiers à critiquer l’armée, la législation, la classe politique et la société israéliennes sont des Juifs. Ceci explique d’ailleurs l’usage délirant que la droite israélienne et les mouvements de colons font du concept hautement suspect de « haine de soi ». Une notion très commode pour disqualifier tout Juif coupable d’exprimer des opinions hérétiques (ils sont aussi très souvent plus sommairement qualifiés de traîtres).

Nous devons ramener Gaza au Moyen-Age, détruire toutes ses infrastructures, routes et eau incluses (Eli Yichaï, parti religieux Shas, propos prononcés alors qu’il était ministre de l’Intérieur)

Le livre commence par un chapitre sur « La réalité de l’occupation militaire ». On s’est tellement habitué à une situation fondamentalement anormale, des millions d’individus privés des droits les plus élémentaires par une armée d’occupation, qu’il est effectivement nécessaire de souligner à quel point la vie des Palestiniens est tout simplement insupportable. A quel point, aussi, les agissements de l’armée israélienne constituent, au regard de tous les standards internationaux, des crimes. L’auteur indique qu’il a pris la décision d’écrire son livre le 14 mai 2018. Ce jour-là, « Israël célébrait le soixante-dixième anniversaire de sa naissance. Il fêtait aussi un autre événement exceptionnel : le déménagement, en présence du président américain Donald Trump, de l’ambassade américaine à Jérusalem. » Le même jour, l’armée israélienne a tué 58 Palestiniens qui manifestaient à Gaza et en a blessé 1 350.

Israël n’est pas l’Etat de tous ses citoyens. Il est l’Etat-nation des seuls Juifs (Benyamin Netanyahou, premier ministre d’Israël, The Guardian, 10 mars 2019)

Dans les chapitres suivants, Sylvain Cypel s’attache à décrire l’évolution de la société israélienne en partant du principe que des décennies d’occupation violente des Territoires ont forcément modifié en profondeur les mentalités et les comportements en Israël. Là encore, il faut rappeler un fait : des générations de jeunes Israéliens participent, au cours de leur service militaire, à l’oppression exercée par l’armée israélienne sur la population palestinienne. Il est impossible qu’un fait aussi massif n’ait pas d’effet sur la population israélienne, sa vision du monde, ses valeurs. L’auteur décrit le basculement progressif de l’opinion publique israélienne juive (n’oublions pas que 20 % des Israéliens ne sont pas juifs) qui l’amène aujourd’hui à plébisciter des lois discriminatoires (notamment la loi du 19 juillet 2018 définissant Israël comme Etat-nation des Juifs), des propos ouvertement racistes, des alliances avec des gouvernements d’extrême droite. 

Israël est un Etat juif, pas un Etat de toutes ses nationalités. Les citoyens sont tous égaux mais ils ne disposent pas de droits nationaux égaux (Ayelet Shaked, ministre de la Justice)

Le livre examine ensuite un élément, là encore, totalement absent du débat public en France : l’intense débat concernant Israël au sein de la communauté juive américaine. En France, une critique sévère d’Israël suscitera immanquablement une accusation d’antisémitisme de la part de Gilles-Willliam Goldnadel, de Bernard-Henri Lévy ou d’Alain Finkielkraut. Aux Etats-Unis, de très nombreuses personnalités juives ont pris position en des termes à peine imaginables en France, à tel point que certains parlent de schisme entre le judaïsme américain et Israël. Une situation très différente de celle qui prévaut dans notre pays où le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) se comporte ouvertement comme un lobby pro-israélien soutenant automatiquement le gouvernement israélien, quoi qu’il fasse.

La déprimante vérité est qu’Israël aujourd’hui est devenu mauvais pour les Juifs (Tony Judt, historien juif américain)

Or, la question que devraient se poser tous ceux qui soutiennent inconditionnellement Israël est formulée dans le livre de Sylvain Cypel : « Quel Israël soutenez-vous, exactement ? » On admet communément qu’un patriote n’est pas forcément un nationaliste, qu’un patriote peut et doit critiquer son pays quand il prend un chemin dangereux. C’est la raison pour laquelle les Juifs israéliens (intellectuels, journalistes, membres d’associations) qui critiquent vertement leur gouvernement et leur société ne sont pas des traîtres, comme le répète la droite israélienne, mais des gens soucieux de l’avenir de leur pays. Il en va de même des Juifs français. Pourquoi donc devraient-ils, par principe, soutenir n’importe quel acte d’Israël ? De nombreux Juifs américains critiquent très violemment Israël, parfois au nom de ce qu’ils estiment être les valeurs juives, parfois en tant que démocrates et humanistes. On ne voit pas pourquoi le débat français devrait être éternellement cadenassé en opposant des camps homogènes ethniquement et religieusement.

Israël, un pays comme les autres

Il faut travailler à « banaliser » le conflit israélo-palestinien et la situation en Israël. Israël est un pays, un Etat parmi d’autres qui doit être jugé et évalué selon les mêmes critères que ceux que l’on applique à n’importe quel autre pays. Ce serait d’ailleurs la meilleure façon d’avaliser le droit à l’existence d’Israël. Par ailleurs, les Juifs, dans leur majorité, vivent en dehors d’Israël, ils sont citoyens d’autres pays. On ne voit pas pourquoi ils devraient être les otages de la politique d’un pays étranger. Enfin, les Palestiniens ne sont ni un peuple terroriste (antienne de la droite et de l’extrême droite israéliennes et de leurs relais en dehors d’Israël), ni un peuple de martyrs (antienne de certaines organisations de soutien aux Palestiniens). Ils forment un peuple qui, comme tous les autres peuples du monde, mérite d’être protégé et de se voir reconnaître les droits humains universels. L’antisémitisme est bien entendu un vrai problème mais on ne gagnera rien à mélanger systématiquement la question de l’antisémitisme, le conflit israélo-palestinien et la politique israélienne.

Clair, sobre, parfaitement étayé, l’ouvrage de Sylvain Cypel est l’exemple même d’une approche qui devrait inspirer tous les débats sur Israël, dans l’intérêt des Israéliens, des Juifs et des Palestiniens.

L’Etat d’Israël contre les Juifs, Sylvain Cypel, éditions La Découverte, 20 euros

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