Dans le journal Le Monde du 21 avril, un « collectif de personnalités » publie une tribune demandant la réaffirmation de la « doctrine Mitterrand » qui a permis, dans les années 1980, à des militants d’extrême gauche italiens poursuivis par la justice de leur pays pour des faits de terrorisme d’être accueillis en France, les autorités refusant de les renvoyer en Italie. Parmi les signataires de ce texte, on trouve notamment le philosophe Etienne Balibar qui s’était déjà signalé, en 2019, par sa défense d’un ancien dirigeant de l’organisation terroriste espagnole ETA, Josu Urrutikoetxea.

Les arguments déployés dans cette tribune sont caractéristiques des contradictions et des aveuglements d’une partie de la gauche française. Ils se résument en effet en trois points.

Opération de transmutation alchimique : le criminel retraité est un exilé politique

Premièrement, les attentats d’extrême gauche en Italie ont eu lieu dans les années 1970-1980, il y a longtemps, et il faudrait par conséquent passer l’éponge. « Aujourd’hui, les militants italiens exilés arrivés au début des années 1980 ont quarante ans de plus. Ils ont désormais largement l’âge de la retraite. ». Remarquons le « subtil » travestissement de la réalité opéré par le choix des mots employés. Incontestablement, « militants italiens » sonne beaucoup mieux que assassins et terroristes. Ceci dit, le texte ne recule pas devant le mensonge pur et simple en affirmant que ces militants « étaient tous poursuivis par la justice italienne pour leur activité politique. ». Alexeï Navalny est aujourd’hui poursuivi par la justice russe pour ses activités politiques. Les « militants italiens » sont poursuivis pour des actes criminels ou pour complicité. Abattre un civil en pleine rue en temps de paix n’est pas une activité politique, c’est un meurtre.

Quant à « exilés », ce terme évoque de pauvres persécutés chassés de leur pays alors que ces membres d’organisations terroristes ont tout simplement fui l’Italie pour échapper à la justice. Et donc, de fait, les années ont passé puisque ces individus ont délibérément refusé d’assumer leurs actes devant des tribunaux et qu’ils ont été protégés par l’Etat français. Ils ont donc pu ainsi tranquillement atteindre « largement l’âge de la retraite ». Mais les signataires de la tribune avanceraient-ils le même argument pour réclamer l’impunité pour d’anciens nazis, c’est-à-dire des « militants allemands exilés » poursuivis pour leur activité politique, ayant depuis refait leur vie et largement atteint l’âge de la retraite ?

Un assassin de gauche ne peut pas être complètement mauvais

Deuxièmement, les terroristes d’extrême gauche italiens ne sont pas vraiment des terroristes puisque leurs intentions étaient bonnes. On exagère à peine, le texte de notre vaillant « collectif de personnalités » soulignant avec une grande magnanimité que les terroristes italiens « avaient voulu le bien, la justice, l’égalité, le partage, la solidarité ». On nous a déjà fait le coup avec les partis communistes qui, certes, ont soutenu Staline (et Hitler le temps du pacte germano-soviétique) mais qui, voyez-vous, pensaient bien faire. On expliquera donc aux Italiens dont le frère, l’époux, le père, ont été assassinés qu’ils doivent pardonner aux meurtriers car ceux-ci ont perpétré leurs crimes au nom du bien, de la justice et de l’égalité.

La paix ! C’est une chose trop grave pour la confier à des Italiens

Troisièmement, il faut aider l’Italie (pays de barbares ineptes, comme chacun le sait) à refermer les plaies de son histoire. Il s’agit sans doute ici de l’argument le plus superbement grotesque de ce texte. Pourtant, les signataires y tiennent particulièrement puisqu’ils le développent abondamment en expliquant que le refus de la France d’extrader les suspects de terrorisme en Italie « n’a jamais consisté à soustraire des coupables à une juste peine » (ah bon?) mais avait pour but « de construire les conditions d’une unité et d’une paix retrouvée ». Oui, on ne rêve pas, les signataires du texte expliquent que l’Italie étant incapable de construire toute seule les « conditions d’une unité et d’une paix retrouvée », il fallait bien que la France lui vienne en aide en refusant les demandes d’extradition de la justice italienne.

En effet, l’extradition et le jugement de suspects reviendraient, selon le texte, à « rouvrir les blessures » et « faire en sorte que l’histoire ne passe pas » car le refus des extraditions « permet simplement au pays de recommencer à vivre ; et sans doute aussi aux historiens de pouvoir commencer à faire leur travail, c’est-à-dire de transformer la douleur lancinante en objets de savoir. ». Tout cela est très joli mais on se permettra de rappeler aux honorables signataires que l’Italie n’a pas attendu leur permission pour se pencher sur les « années de plomb ». Il existe de nombreux livres de sociologues, d’historiens, de romanciers italiens qui ont depuis longtemps étudié les « objets de savoir » constitués par les années 1970-1980 en Italie. Par ailleurs, on se demande de quel droit des « personnalités » françaises se permettent de décréter que la « douleur lancinante », qui n’est pas la leur mais celle des victimes italiennes et de leurs proches, devrait être transformée en objets de savoir.

Arrogance pateline, insensibilité au sort des victimes (pas un mot pour elles dans ce texte), morale à géométrie variable (il y a les bons et les mauvais terroristes), méconnaissance souveraine de la réalité de la situation en Italie, cette tribune fait un carton plein.

Voici le texte de la tribune publiée dans le journal Le Monde.

« Ils sont arrivés en France pour la plupart au début des années 1980, il y a plus de quarante ans. Ils ont participé à l’énorme vague de contestation politique et sociale qui a profondément marqué l’Italie pendant la décennie qui a suivi 1968. Ils venaient de groupes différents, avaient des histoires différentes, et étaient tous poursuivis par la justice italienne pour leur activité politique. Ils ont été protégés par ce que l’on a appelé la « doctrine Mitterrand » : parce que, dans certains cas, les conditions du fonctionnement de la justice italienne, dictées par la nécessité d’une réponse urgente aux dérives terroristes de la contestation sociale, laissaient paradoxalement craindre que toutes les garanties d’équité ne soient pas respectées ; parce que, plus généralement, les exilés italiens avaient publiquement déclaré qu’ils abandonnaient leur militantisme politique, qu’ils considéraient leur activité passée comme révolue, et qu’ils renonçaient à la violence.

La doctrine Mitterrand n’est pas un texte écrit, elle n’a de valeur que comme décision politique. Mais elle se fonde sur un raisonnement qu’ont reconfirmé par la suite plusieurs gouvernements, de droite comme de gauche, et dont il nous semble qu’il vaut sans doute la peine d’être rappelé. Elle n’a jamais consisté à soustraire des coupables à une juste peine, ni à remettre en question le droit d’un Etat à faire valoir son propre système de justice. Elle a simplement mis en place, de facto, un mécanisme qui consiste à prendre la décision politique – face à la lacération douloureuse et générale de la cohésion d’un pays, et une fois que le contexte politique de cette lacération semble disparaître – de construire les conditions d’une unité et d’une paix retrouvées.

Transformer la douleur en savoir

Elle ne concerne donc pas des cas individuels mais fait face à une fracture qui s’est produite, dont elle a enregistré la violence, et qui semble désormais passée : elle se pose le problème de la recomposition de cette fracture. Elle n’efface pas les fautes et les responsabilités, elle ne nie pas l’histoire de ce qui s’est produit. Elle permet simplement au pays de recommencer à vivre ; et sans doute aussi aux historiens de pouvoir commencer à faire leur travail, c’est-à-dire de transformer la douleur lancinante en objets de savoir.

Dans le cas des années de plomb, une semblable possibilité a été envisagée et presque atteinte par l’Italie elle-même, à la fin des années 1990, parce qu’il fallait déclarer le chapitre clos – encore une fois non pas pour oublier, mais pour permettre au pays de se libérer d’un moment désormais révolu, et de livrer aux historiens la tâche d’en faire l’histoire. Cette possibilité, qui prenait la forme d’une proposition d’amnistie politique, n’a pas été saisie : elle était liée au projet d’une réforme constitutionnelle qui n’a finalement pas vu le jour.

La guerre est finie

Aujourd’hui, les militants italiens exilés arrivés au début des années 1980 ont quarante ans de plus. Ils ont désormais largement l’âge de la retraite. Ils ont été journalistes, restaurateurs, médecins, graphistes, documentaristes, psychologues. Ils ont eu des enfants, et des petits-enfants. Ils n’ont cessé de répéter que la guerre était finie ; qu’ils étaient depuis bien longtemps étrangers à ce qu’ils avaient été sans jamais pourtant refuser d’admettre leur responsabilité. Ils avaient voulu le bien, la justice, l’égalité, le partage, la solidarité. Ils ont eu la tragédie, ils en admettent la responsabilité, mais ils ont rendu les armes depuis quatre décennies, et toute leur vie postérieure en constitue la preuve.

C’est à ces femmes et à ces hommes, quarante ans après, que l’on demande des comptes. Non pas des comptes moraux – chacun d’entre eux a eu largement le temps d’y penser –, mais des comptes au nom d’une justice qui décrète que le pardon équivaut à l’oubli, que l’amnistie est toujours une trahison, que la réconciliation vaut moins que la réouverture des blessures. Rouvrir les blessures : faire en sorte que l’histoire ne passe pas.

Réaffirmer la doctrine Mitterrand aujourd’hui ne signifie en aucun cas donner à l’Italie des leçons en matière de justice. Cela signifie simplement se souvenir que la politique se fait aussi, et surtout, au présent ; qu’elle se doit de construire les conditions d’un avenir partagé ; et que la conception de la justice comme pur instrument de vengeance, y compris quarante ans après, est contraire à ce que nous persistons à considérer comme un fonctionnement éclairé de la démocratie. »

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