Les controverses qui entourent l’échange de prisonniers entre l’Iran et les Etats-Unis, 5 Américains contre 7 Iraniens, tous accusés d’espionnage, sont la démonstration que personne à l’exception de Barack Obama et de son homologue iranien Hassan Rohani ne souhaite la normalisation des relations diplomatiques entre leurs deux pays, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières respectives. Le président américain se verrait bien amarrer l’Iran au ponton de la diplomatie internationale afin de rétablir l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient. Son ambition est liée au fait qu’il voit en Hassan Rohani un homme clé dans les relations diplomatiques avec l’Occident, quelqu’un capable de transformer ce pays selon un principe de séparation du clergé et du gouvernement. L’Iran a en effet la capacité de devenir un Etat leader de l’opinion du monde arabe, et pas seulement strictement chiite, mais cela ne peut se faire que dans le cadre d’un bouleversement géostratégique majeur au détriment des pétromonarchies du Golfe Persique qui, elles, ne veulent pas voir leur leadership contesté au sein de la majorité sunnite.

L’échange de prisonniers se voulait un symbole fort du rapprochement entre deux nations en conflit depuis la révolution islamique en Iran (agrémentée ici et là de quelques assassinats et attaques terroristes) et la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979. Il était destiné à sceller en grande pompe l’accord obtenu au forceps par l’administration américaine sur le nucléaire iranien, ceci au moment où le gouvernement de Hassan Rohani venait d’apporter la preuve auprès de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (A.I.E.A.) qu’il s’était débarrassé de 98% de son stock d’uranium enrichi (transféré en Russie) en échange de la levée d’une partie des sanctions pesant sur son économie.

Cette « grâce » présidentielle conjointe avait aussi pour but, faut-il le rappeler, de détendre les rapports entre un Moyen-Orient en proie à une guerre civile et un Occident qui reste inexorablement bloqué dans le bourbier de la lutte anti-terroriste et de la guerre en Irak et en Afghanistan. Malgré ces bonnes intentions, qui auraient dû susciter l’adhésion des démocrates du monde entier, c’est la planète dans son ensemble qui a décidé de tirer une tête de six pieds de long afin de dénoncer cette « glasnost » à la mode perse.

Aux Etats-Unis, le diable est Iranien

La droite républicaine américaine, tout d’abord, a vitupéré un accord qui intervient dans un contexte de levée des fonds gelés par les autorités américaines après la prise d’otages de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979 (pour un montant de 1,8 milliard de dollars). Ils dénoncent le fait que le président américain a payé une rançon aux autorités iraniennes pour obtenir la libération des otages. Ted Cruz, le sénateur texan candidat à la primaire Républicaine, s’est ému « qu’un signal a été envoyé sur la scène internationale : si vous voulez libérer des terroristes, capturez un Américain et le président Obama vous obtiendra un accord. ». Or, Barack Obama bénéficie justement de la réputation de ne pas faire ce type de compromis ce qui lui a d’ailleurs valu les admonestations répétées du camp Républicain (voir à cet égard leurs critiques après les exécutions par l’Etat Islamique de James Foley et de David Haines en 2014). Dans un entretien avec le New York Times daté du 13 septembre 2014, Barack Obama critiquait très ouvertement le gouvernement français pour sa disposition à payer les rançons exigées par les terroristes (que ce soit François Hollande ou Nicolas Sarkozy) et en particulier celles versées à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (pour un montant total de 58 millions d’euros échelonnés sur une période de 4 ans).

Le procureur général des Etats-Unis, Loretta E. Lynch, a pour sa part objecté le fait que cet échange porte sur des citoyens américains innocents des charges d’espionnage retenues contre eux et des personnes d’origine iranienne coupables d’avoir exfiltré vers Téhéran des informations relatives aux technologies de pointe américaine. Mis à part le fait notoirement connu que le système judiciaire aux Etats-Unis est loin d’être impartial (c’est tout le problème des jurys populaires), on peut se permettre d’ajouter que les preuves à l’encontre de ces Américains d’origine iranienne s’avèrent en réalité bien minces. Ces “dangereux” criminels ont davantage fait les frais d’une « chasse aux sorcières » de laquelle il ressort que tout Iranien, s’il n’était pas un opposant politique revendiqué au régime des Ayatollahs, ou tout simplement un membre de la famille du Shah en exil, devenait une cible potentielle de cette lutte contre l’obscurantisme politico-religieux. S’il est possible que certains d’entre eux aient tenté d’apporter leur soutien au régime Iranien en faisant passer des informations « relativement » sensibles (« relativement », car ces personnes n’ont pu transmettre que des informations disponibles pour tous les initiés du secteur de l’aérospatial et des hautes technologies), il est indéniable en revanche que des prisonniers du côté américain ont été en lien avec la CIA. Tout ceci aurait dû remettre les compteurs de la diplomatie à zéro (pas ceux en revanche de ceux qui ont vécu ces années de captivité) mais rien n’y fait, et Loretta E. Lynch n’en démord pas, un moustachu Américain vaut mieux qu’un moustachu Iranien.

Au Moyen-Orient, le diable aussi est Iranien

De son côté, le premier ministre Israélien a déclaré qu’ « Il est clair, désormais, que l’Iran a plus de ressources à dédier au terrorisme dans le monde ». Benjamin Netanyahu a d’ailleurs indiqué qu’Israël traquera la moindre activité suspecte permettant de prouver que l’Iran ne respecte pas l’accord sur le nucléaire et qu’il n’attendra pas le feu vert de la diplomatie internationale pour prendre les dispositions nécessaires afin de garantir sa sécurité.

L’Arabie Saoudite voient pour sa part d’un très mauvais oeil ce rapprochement entre les Etats-Unis et l’Iran qui bouleverse continûment le jeu des alliances de l’Occident et du Moyen-Orient. Ce d’autant que les tensions entre les communautés chiites (dont le régime de Téhéran se veut le protecteur à travers le monde) et sunnites (dont l’Arabie Saoudite est la caution religieuse) n’ont jamais été aussi fortes. On a pêle-mêle : une guerre civile en Syrie et en Irak opposant des factions sunnites de l’Etat Islamique aux chiites soutenus par Téhéran ; la condamnation à mort puis l’exécution le 2 janvier dernier d’un leader chiite par le pouvoir Saoudien, le cheikh Nimr al-Nimr, accusé de propagande afin de déstabiliser le pouvoir royal (et auquel les Iraniens ont répondu en saccageant l’ambassade Saoudienne à Téhéran) ; la guerre au Yémen entre les forces gouvernementales sunnites aidées par l’Arabie saoudite et les rebelles Houthis soutenus et financés par l’Iran ; les guerres en Afrique Sub-Saharienne et dans la Lybie de l’après Khadafi.

En Iran, enfin, l’Ayatollah Ali Khamenei a mis en garde le gouvernement de Hassan Rohani contre la perfidie américaine et lui a demandé de tout mettre en œuvre afin de lutter contre la corruption des valeurs islamiques, entendons la libéralisation des mœurs. Depuis la révolution islamique, qui a mis fin au règne du Shah, les Gardiens de la Révolution ont en effet confisqué l’essentiel des richesses et instauré un régime qui les a placés à la tête de toutes les entreprises nationalisées du pays. Par conséquent, une concurrence d’entreprises internationales ou d’entreprises privées, ou même la volonté du peuple iranien de retrouver un peu de souveraineté, mettrait en péril la pérennité d’un régime dont ils sont les premiers bénéficiaires. Et une telle métamorphose pourrait tout aussi bien faire basculer l’Iran dans un printemps arabe. C’est pourquoi ils font porter la pression politique sur les épaules du président Iranien, Hassan Rohani, afin d’accroître le mécontentement à son égard dans le but de le déstabiliser.

La guerre des Ayatollahs

A l’encontre des idées reçues, les musulmans se lassent aujourd’hui de l’absence de libertés revendiquées comme une “planche de salut” par les partisans d’un Islam radical.

Les courants Salafistes en Syrie (l’Etat Islamique) et le Wahhabisme saoudien sont bel et bien la conjuration des transformations d’un monde arabe en quête de liberté. Les peuples au Moyen-Orient sont à la croisée de deux tendances, dont l’une repose sur une conception organique de la communauté religieuse (l’Oumma) et l’autre sur une conception politique de la Nation (dont l’Egypte de Nasser est le plus parfait exemple). A ce titre, ils pourraient très bien opter un Islam confinant le religieux dans le domaine de la spiritualité.

L’appel lancé depuis Najaf (Irak) par l’Ayatollah Ali al-Sistani, soit l’un des principaux dignitaires du chiisme, est en ce sens un réquisitoire contre le pouvoir iranien. Il exhorte l’Iran de revenir au principe de base du chiisme, Le Marjay’a, enjoignant le chef de la communauté religieuse (l’Ayatollah Ali Khamenei, en l’occurrence) de se contenter d’un rôle de conseil sur les questions de morale et de religion et de se tenir à l’écart des affaires publiques. C’est cette conception d’un Islam “laïque” qui rend le chiisme attractif, autant du point de vue de l’Occident que de celui des musulmans. Et le mouvement de libéralisation qui a frappé les sociétés arabo-musulmanes (à l’image des printemps arabes) pourrait donner l’opportunité à un pays, dont la dimension nationaliste dépasse l’identité religieuse, de les représenter. Les communautés religieuses dans l’Islam (comme dans le monde chrétien) ne sont pas aussi fermées qu’on le croit et les passerelles entre sunnites et chiites ne sont closes que par la force des rapports de force “politiques” qui ont été édifiés depuis la mort du prophète de l’islam (les conversions y sont du reste possibles).

Pour concrétiser ce pari, l’Iran devra néanmoins dépasser son rôle d’animateur de la communauté religieuse dont il est le leader et Hassan Rohani (ou son successeur) donner la preuve qu’il a le potentiel pour devenir un leader nationaliste à la Nasser, quelqu’un qui permette de dépasser le clivage des obédiences religieuses. Car il reste, pour le moment, que la majorité sunnite ne tient pas vraiment à être représentée par un pays qui ne partage pas ses coutumes, ses traditions et ses croyances. Le monde redevient multipolaire et la question du leadership se pose donc plus que jamais, au Moyen-Orient comme en Occident.

Une réponse

  1. C'est le facteur ! | Bruit Blanc

    […] L’échange de prisonniers entre l’Iran et les Etats-Unis, 5 Américains contre 7 Iraniens, tous accusés d’espionnage, est la démonstration que personne à l’exception de Barack Obama et de son homologue iranien Hassan Rouhani ne souhaite la normalisation des relations diplomatiques entre leurs deux pays, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières respectives. Le procureur général des Etats-Unis (équivalent du ministre de la justice en France), Loretta E. Lynch, a ainsi objecté que cet échange de prisonniers portait entre des citoyens américains innocents des charges d’espionnage retenues contre eux, et donc injustement emprisonnés dans les geôles iraniennes, et des personnes d’origine iranienne qui eux sont forcément coupables des chefs d’inculpation qui pèsent eux (tous sont citoyens américains et une partie d’entre eux bénéficient de la double nationalité). Mis à part le fait que le système judiciaire aux Etats-Unis est loin d’être impartial (c’est tout le problème des jurys populaires) on peut aussi ajouter que les preuves à l’encontre de ces iraniens condamnés pour avoir exfiltré vers Téhéran des informations relatives aux technologies de pointe, ou pour avoir tout simplement exporté des informations sur la technologie américaine (le minitel ne faisait pas parti du lot), s’avèrent en réalité bien minces. Ces dangereux criminels ont semble-t-il davantage fait les frais d’une « chasse aux sorcières » de laquelle il ressort que tout iranien s’il n’était pas un opposant politique revendiqué au régime des Ayatollahs, ou tout simplement un membre de la famille du Shah en exil, devenait une cible potentielle de cette lutte contre l’obscurantisme politico-religieux. S’il est possible que certains d’entre eux aient tenté d’apporter leur soutien au régime iranien en faisant passer des informations « relativement » sensibles (« relativement », car ces personnes n’ont pu transmettre que des informations qui n’étaient pas couvertes par le secret défense et qui se trouvaient par conséquent disponibles pour tous les initiés du secteur de l’aérospatial et des hautes technologies), il est indéniable également que certains des prisonniers du côté américain ont été en lien avec la CIA et qu’ils leur ont fourni des renseignements. Tout ceci aurait dû remettre les compteurs de la diplomatie à zéro (pas ceux en revanche de ceux qui ont vécu ces années de captivité) mais rien n’y fait, et Loretta E. Lynch n’en démords pas, un moustachu américain vaut mieux qu’un moustachu iranien. (Lire l’article dans son intégralité) […]

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