Après le passionnant Dans la tête de Xi Jinping, François Bougon publie La Chine sous contrôle. Tiananmen 1989-2019. Les deux livres se complètent dans la mesure où l’actuel président Xi Jinping incarne l’aboutissement de la reprise en main autoritaire opérée par le pouvoir chinois depuis l’écrasement de la protestation étudiante de la place Tiananmen en 1989. 

Dans une première partie (« L’ouverture dans les tenailles du pouvoir »), l’auteur retrace l’enchaînement des événements qui ont conduit à l’explosion de 1989. Pour ce faire, il rappelle d’abord le statut historique et symbolique de la place Tiananmen à Pékin. Siège du pouvoir impérial pendant près de 5 siècles, l’endroit est devenu, après la victoire des communistes en 1949, l’emblème de la puissance du nouveau monarque : le Parti communiste chinois (PCC). 

La répression n’est pas la défaite du régime mais une préfiguration de la Chine d’aujourd’hui. Et nous n’avons pas su le voir (page 19)

Cette importance symbolique de la place Tiananmen explique qu’elle ait été le théâtre de tant d’événements politiques. C’est, par exemple, sur cette place que le 4 mai 1919, des étudiants protestent contre le traité de Versailles qui confie au Japon d’anciennes possessions allemandes en Chine. C’est aussi place Tiananmen que Mao Zedong proclame la République populaire de Chine le 1er octobre 1949. Lieu à la fois stratégique et ambivalent, Tiananmen fut utilisée au cours de l’histoire pour des démonstrations populaires nationalistes, des auto-célébrations du pouvoir en place mais aussi des mouvements de contestation de ce pouvoir. C’est ainsi que François Bougon rappelle qu’en 1976, les Chinois se sont rassemblés, contre la volonté du PCC, pour rendre hommage au premier ministre décédé Zhou Enlai. Cet hommage fut interprété par la direction communiste comme une contestation indirecte de Mao et les manifestants furent violemment réprimés. 

Toutes les sources convergent pour désigner Deng Xiaoping comme l’homme qui a fait basculer la situation (page 110)

Or, les manifestations étudiantes de 1989 se déclenchent, au départ, en hommage à un autre mort : Hu Yaobang, ancien secrétaire général du PCC, destitué en 1987 et décédé le 15 avril 1989. Il est intéressant de noter que, comme dans le cas de Zhou Enlai en 1976, les étudiants de 1989 ne se sont pas mobilisés pour renverser le régime. Hu Yaobang était considéré comme un communiste réformateur, un modéré, pas comme un défenseur effréné de la démocratie libérale. Comme le souligne l’auteur, « Les étudiants ne se voient pas comme des adversaires du régime communiste », ils s’estiment porteurs de revendications patriotiques, les réformes démocratiques ne pouvant selon eux que renforcer la Chine. La suite est connue (mais le livre analyse précisément les événements) : Deng Xiaoping (officiellement en retraite mais véritable décideur) envoie l’armée dans la nuit du 3 au 4 juin et les manifestants sont massacrés. 

Nous savons à quel point Internet a changé l’Amérique et nous sommes déjà une société ouverte. Imaginez à quel point cela peut changer la Chine (Bill Clinton, 8 mars 2000)

Dans une deuxième partie, intitulée « Les rêves pieux de l’Occident », François Bougon examine l’évolution de la Chine depuis 1989 et ses rapports avec l’Europe et les États-Unis. Cette évolution est essentiellement marquée par un gigantesque malentendu (ou une coupable cécité) : « Les Occidentaux, certains d’être portés par le sens de l’histoire, se sont longtemps bercés d’illusions. Alors même que le régime communiste avait réprimé dans le sang le régime démocratique, les capitales occidentales étaient persuadées que tôt ou tard adviendrait une ouverture politique à Pékin. » (page 161). L’impressionnant développement économique de la Chine a amené l’Occident à considérer que le développement des échanges et du commerce, l’enrichissement de la population chinoise, allaient inéluctablement entraîner une libéralisation politique en Chine. Notons d’ailleurs que cet aveuglement idéologique (économie capitaliste et régime politique libéral vont forcément de pair) avait l’avantage de justifier intellectuellement le simple appât du gain qui amenait nombre de pays occidentaux à fantasmer sur le gigantesque marché chinois. 

Un des grands leaders de notre monde (Emmanuel Macron à propos de Xi Jinping)

Mais force est de constater que la convergence entre développement économique et libéralisation politique n’a pas eu lieu. Pire, non seulement cette convergence ne s’est pas produite, mais le régime chinois n’a cessé de se durcir, d’une part en empêchant de fait toute liberté d’expression, d’autre part en formulant un contre-modèle idéologique qu’il cherche désormais à exporter partout dans le monde. Ce raidissement du régime chinois s’est accompli dans l’indifférence générale, l’Europe comme les États-Unis ne se sont avisés que très récemment du danger : « Ce que les Occidentaux n’ont pas voulu voir, c’est l’intense travail qui a été accompli pour redonner une légitimité au Parti. Pendant trente ans de réformes économiques, un courant inverse, une forme de contre-réforme conservatrice, a irrigué la société chinoise. » (page 179).

Le président Xi considère que deux mandats de cinq ans, dix ans, c’est pas assez. Il a raison ! (Nicolas Sarkozy, 2018) 

Le pouvoir chinois a infiltré économiquement, politiquement et culturellement de nombreuses régions du monde, notamment en Europe. L’auteur le montre en détail dans le cas de la Grèce où la Chine a acquis une position prépondérante à la faveur de la crise économique de 2008, non seulement en prenant le contrôle du port du Pirée mais en multipliant les initiatives politiques et culturelles afin de conquérir « les cœurs et les esprits ». Si les États-Unis semblent avoir pris conscience du risque chinois (quoi qu’on pense de la stratégie du président américain Donald Trump), l’Europe paraît hésiter sur la marche à suivre. C’est pourquoi le livre s’achève sur un appel à la lucidité et à la détermination : « La Chine en nous attaquant sur notre socle commun devrait nous ouvrir les yeux : il faut sortir du déni, regarder nos failles et reconstruire un avenir. A nous de nous réarmer idéologiquement. ».

La Chine sous contrôle. Tiananmen 1989-2019, François Bougon, Seuil, 19 euros

Photographie : Jeff Widener

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