En matière de politique étrangère, on oppose souvent les « idéalistes » défenseurs des droits de l’homme et les « réalistes » promoteurs de l’intérêt national. Les premiers sont volontiers appelés droits-de-l’hommistes par les seconds qui sont eux mêmes accusés de cynisme par les premiers. Il serait pourtant profitable de sortir de cette alternative stérile qui ne suscite généralement que des affrontements caricaturaux. 

Le problème avec la realpolitik, c’est qu’en se définissant elle-même comme réaliste (en omettant d’ailleurs souvent de préciser en quoi elle le serait), elle interdit a priori toute critique, les défenseurs des droits de l’homme étant systématiquement délégitimés et présentés comme de doux rêveurs un peu niais. Pourtant, en examinant la politique étrangère de la France, on est amené à  se demander si le « réalisme » n’est pas profondément déraisonnable.

Egypte : les errements de la lutte contre le terrorisme

En 2011, la France s’est extasiée devant la révolte du peuple égyptien qui a renversé la dictature de Hosni Moubarak. On s’est ensuite désolé du résultat des élections qui ont porté démocratiquement au pouvoir un président appartenant aux Frères musulmans, Mohamed Morsi. Finalement, les pouvoirs publics français ont accueilli avec satisfaction et soulagement le coup d’État militaire qui a chassé les Frères musulmans en 2013. Depuis, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, chef de la junte militaire, « élu » président au cours d’une élection outrageusement truquée, bénéficie de la bienveillance de la France et des États-Unis. 

Pourtant, cette caricature de despote en uniforme a, de l’avis unanime de toutes les organisations de défense des droits de l’homme, instauré une véritable terreur dans son pays. Les Frères musulmans ont été impitoyablement pourchassés (et assassinés), puis ce fut le tour des révolutionnaires de 2011 qu’on avait pourtant porté au pinacle. La police torture allègrement, la liberté d’expression a été totalement détruite, les opposants politiques de tous bords sont emprisonnés ou physiquement menacés. Et le dictateur Sissi vient de faire voter lors d’un référendum truqué une modification de la constitution qui lui permettra de rester au pouvoir jusqu’en 2030. 

Je pense qu’il n’y a jamais eu une meilleure relation entre l’Égypte et les États-Unis qu’aujourd’hui (Donald Trump)

Mais rien de tout cela ne semble perturber le gouvernement français. Pourquoi ? Parce que le maréchal Sissi, comme tous les tyrans galonnés de la région, prétend lutter contre le terrorisme (sachant que toute personne qui n’est pas entièrement d’accord avec lui sur tous les sujets est considérée comme un terroriste) et combattre l’intégrisme islamique (en n’oubliant jamais, bien sûr, d’afficher à l’intérieur de son pays une bigoterie ostensible). Est-il réaliste de soutenir ce régime dictatorial ? En quoi cela sert-il les intérêts de la France ? La politique intolérante et violente de Sissi ne conforte-t-elle pas le discours des intégristes musulmans et leurs critiques contre les régimes « impies » ?

Libye : tout est bon pour lutter contre l’immigration

La France a bombardé la Libye du général Khadafi en 2011. Elle s’est ensuite royalement désintéressée de l’avenir du pays et, une fois Khadafi assassiné et son régime détruit, la Libye a durablement sombré dans la guerre civile. En décembre 2015, Fayez al-Sarraj a été nommé premier ministre à l’issue de très laborieuses négociations, sous l’égide de la « communauté internationale », entre les différentes factions libyennes. Au début du mois d’avril 2019, le maréchal (encore un !) Haftar a lancé une offensive contre la capitale libyenne depuis son fief de l’est du pays alors qu’une conférence nationale inter-libyenne devait avoir lieu du 14 au 16 avril sous le patronage de l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé. Ancien notable médiocre du régime de Khadafi (le méchant colonel que la France a contribué à renverser), le maréchal Haftar a donc décidé d’attaquer le premier ministre Sarraj, reconnu et soutenu par l’ONU

Nous ne voulons pas que les libyens haïssent la France (Fayez al-Sarraj)

Une telle décision devrait logiquement susciter une indignation générale et même, éventuellement, une intervention militaire de l’ONU pour protéger le premier ministre qu’elle a intronisé. Pourtant, rien de tel ne se produit et les autorités françaises (et américaines) soutiennent clairement Haftar. Pourquoi ? Eh bien, le maréchal Haftar, ô surprise, ne manque jamais de déclarer qu’il souhaite combattre le terrorisme islamiste et il est activement soutenu par…l’Egypte du sanguinaire maréchal Sissi

Il se trouve par ailleurs que l’Italie, ancienne puissance coloniale, a plutôt misé sur Sarraj et qu’il est donc parfaitement réaliste (mais pourquoi, en fait ?) que la France mise sur Haftar. De plus, Haftar étant un militaire, il est réputé plus à même d’instaurer et de maintenir la « stabilité » en Libye et donc de permettre un meilleur contrôle de l’immigration. Autant de conjectures, de lieux communs et de rivalités mesquines qu’on appelle, bien à tort, Réalisme ou Défense de l’intérêt national. Car enfin, si on soutient les velléités de conquête militaire d’un maréchal d’opérette dénué de toute légitimité, comment pourra-t-on ensuite, en admettant qu’il prenne le pouvoir, empêcher qu’il soit à son tour renversé par les moyens mêmes qu’il aura employé : la force brute. 

Arabie saoudite : rien ne vaut un meurtrier autocrate, pourvu qu’il soit moderne

Ah qu’il a fier allure, Mohammed Ben Salmane. Il est beau, il est dynamique, il sent bon le sable chaud, il a même un surnom super smart (MBS) et, surtout, il déclare vouloir moderniser son pays. Pour ce faire, le prince héritier de la monarchie absolue intégriste saoudienne a entrepris d’emprisonner, de torturer, d’assassiner et même de découper en morceau tous ceux qui ne lui plaisent pas. Militantes féministes, journalistes dissidents, activistes chiites, aspirants démocrates, personne ne doit pouvoir entraver l’élan réformateur du prince. Il a par ailleurs déclenché une guerre atroce au Yémen où ses avions de guerre bombardent sans vergogne (mais sans doute de façon résolument moderne) la population, femmes et enfants compris. 

Qu’on ne s’y trompe pas, nous adoptons délibérément un ton désinvolte pour parler d’un sujet très grave. En effet, l’une des caractéristiques des tenants d’une politique étrangère « réaliste » est le ton solennel et compassé qu’ils adoptent souvent pour formuler des clichés et des platitudes. L’un des champions en la matière est l’ancien ministre de la défense de François Hollande et actuel ministre des affaires étrangères d’Emmanuel Macron, Jean-Yves Le Drian. Il est de bon ton parmi les commentateurs de décréter que M. Le Drian est un excellent ministre et un sage. Pourtant, Jean-Yves Le Drian, soutien indéfectible du maréchal Haftar, grand ami du maréchal Sissi, s’est toujours contenté de mener une politique à courte vue fondée sur la sacro-sainte « stabilisation » de certains pays supposés sensibles en termes de terrorisme et d’immigration. Il est un de ceux, innombrables, qui ont présenté MBS comme un réformateur brillant et dynamique attaché à sortir son pays de l’obscurantisme.

Le 23 avril 2019, 37 Saoudiens ont été exécutés à l’issue de simulacres de procès

Maintenant qu’il est devenu impossible de nier que le prince héritier saoudien est un despote de la pire espèce, on continue pourtant à le soutenir résolument, au prétexte qu’il existe des gens encore pire que lui (les djihadistes de l’État islamique) et que l’Arabie saoudite est toujours extrêmement riche (d’où le refus obstiné de l’État français de cesser ses ventes d’armes à la monarchie saoudienne). Il faut souligner que dans les trois cas que nous avons rapidement abordés, la France est totalement alignée sur les positions du président américain Donald Trump, dont l’affection débordante à l’égard d’Haftar, Sissi et MBS frise l’indécence.

La question qui se pose est la suivante : en quoi ce soutien apporté à des assassins notoires sert-il les intérêts de la France ? En quoi ce soutien est-il « réaliste » ? Est-il dans l’intérêt de la France de participer à la nouvelle guerre froide qui se met en place entre les États-Unis et leurs alliés (Arabie saoudite, Israël, Égypte…) d’un côté, et la Chine, la Russie et leurs alliés (Iran, Turquie…) de l’autre ? Est-il dans l’intérêt de la France que les populations arabes constatent que le gouvernement français soutient des tyrans qui oppressent leurs propres peuples et répandent la guerre et la terreur ? Tout miser sur la « stabilité », c’est ce que la France a fait pendant des décennies (en Afrique, en Tunisie, en Syrie…) et cela n’a empêché ni l’essor du djihadisme international, ni l’explosion du Moyen-Orient, ni la mise en place en Afrique de kleptocraties corrompues. 

Dès lors, il est artificiel et vain d’opposer le réalisme aux droits de l’homme. On ne peut évidemment fonder intégralement la politique étrangère de la France sur la Déclaration des droits de l’homme. En revanche, on pourrait (et on devrait) dénoncer la position « réaliste » pour ce qu’elle est : une vision idéologique qui ne s’assume pas comme telle (tout faire pour combattre les partis politiques d’inspiration islamiste quitte à soutenir absolument n’importe qui) couplée à des préoccupations étroitement marchandes (conclure des contrats, vendre des armes).

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