Alors que le Yemen est bombardé par une coalition sunnite réunie sous la houlette du régime saoudien, une autre coalition se dresse pour essayer de bloquer la mise en place de l’accord sur le nucléaire conclu le 02 avril 2015 entre l’Iran et les pays du P5+1 (les membres permanents du conseil de sécurité et l’Allemagne).

Cet étrange assemblage diplomatique réunit des dictatures arabes sunnites (Arabie Saoudite, Égypte), le gouvernement israélien et la droite américaine. La France mène quant à elle un jeu diplomatique quelque peu cryptique, sa position très exigeante vis-à-vis de l’Iran dans les négociations nucléaires s’apparentant tantôt à une variante de la méthode du gentil flic (les États-Unis) et du méchant flic (la France), tantôt à une tentative cauteleuse de faire capoter les pourparlers.

Or, il se trouve que cette situation appelle un certain nombre de questions qui reviennent toutes à se demander pourquoi l’Iran nous est systématiquement présenté comme un régime menaçant, un adversaire ou un ennemi, un pays qu’il nous faudrait impérativement surveiller, contrôler et réprimer.

Club des cinq ou club des neuf ?

On peut d’abord se demander au nom de quel principe des puissances nucléaires (les cinq membres permanents du conseil de sécurité) se donnent le droit de décider quel pays peut accéder à la technologie nucléaire et, le cas échéant, à la bombe. Encore une interdiction générale et sourcilleuse aurait-elle le mérite de la cohérence mais l’Inde, le Pakistan, Israël (et même, dans une moindre mesure, la Corée du Nord grâce à l’appui de la Chine) ne subissent pas les sanctions économiques et les menaces de frappes militaires de « la communauté internationale » depuis leur accession officielle ou officieuse au rang de puissances nucléaires. En réalité, dans ce domaine comme dans bien d’autres, le règne du droit international cache mal la défense d’intérêts particuliers, qui plus est à courte vue.

Le diable est-il chiite ?

L’Iran est généralement désigné comme une menace, d’une part du fait de son régime théocratique et de ses violations des droits de l’homme, d’autre part du fait d’une politique d’expansion régionale impérialiste, d’une volonté supposée de prendre le contrôle du Moyen-Orient.

Pour ce qui est des violations des droits de l’homme, il est assez cocasse de se retrouver à les défendre en compagnie de la théocratie la plus obscurantiste du monde (l’Arabie Saoudite), d’une dictature militaire à la fois burlesque et sanglante (l’Égypte) et d’une démocratie qui viole allègrement les résolutions de l’ONU et les traités internationaux (Israël).

L’Iran n’est certes pas un modèle de démocratie scandinave mais, à l’aune de la situation au moyen-orient, il ne se distingue pas particulièrement de ce point de vue. On peut même souligner que sur bien des points, la société iranienne est beaucoup plus progressiste que la plupart des sociétés sunnites actuelles (liberté religieuse, travail des femmes, liberté d’expression).

Reste donc l’expansionnisme iranien qui menacerait l’équilibre de la région et la paix dans le monde. On peut commencer par souligner qu’il n’est tout de même pas effarant qu’un pays cherche à accroître son influence dans son voisinage et à s’assurer une position dominante vis-à-vis de ses concurrents. L’Ukraine ne nous offre-t-elle pas en ce moment même l’exemple d’une âpre lutte d’influence entre la Russie (qui ne s’en cache pas) et l’Union Européenne (qui appelle cela « progrès de la démocratie et du droit ») ?

Le traumatisme de la guerre Iran-Irak

D’autre part, il serait bon de rappeler que le régime iranien ne manifeste pas forcément des tendances paranoïaques en s’estimant menacé par ses voisins. Après tout, à peine le régime issu de la révolution de 1979 était-il installé que l’Irak de Saddam Hussein s’est rendu coupable d’une agression militaire caractérisée en envahissant l’Iran avec l’appui enthousiaste des États-Unis, de l’Europe et des pétromonarchies arabes (la communauté internationale, déjà). Cette guerre atroce a duré huit ans (1980-1988), des centaines de milliers d’iraniens ont été tués et l’Irak a utilisé des armes chimiques. Dès lors, il n’est pas très surprenant que le régime iranien souhaite assurer sa sécurité et ne manifeste qu’une confiance mitigée à l’égard de l’occident et de ses voisins arabes.

A moins de prendre officiellement parti dans la querelle théologique qui agite les chiites et les sunnites, la France ferait bien de se demander où sont ses intérêts nationaux et s’il est vraiment raisonnable de continuer à soutenir aveuglément des régimes arabes corrompus, dictatoriaux et profondément hostiles à nos valeurs.

Sans parler d’une alliance avec l’Iran, nous aurions tout intérêt à réintégrer ce pays dans le jeu diplomatique et économique car absolument aucun élément objectif ne permet d’affirmer que l’Iran serait voué à être intrinsèquement notre ennemi ou que son impérialisme supposé différerait fondamentalement d’un souci de puissance, commun à tous les États.

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