Parmi toutes les curiosités, aberrations, lubies et extravagances que l’on nous présente à longueur de temps sous les noms flatteurs de « vérités », « évidences » et « constats de bon sens », les plus redoutablement trompeuses sont sans doute celles qui se rapportent au travail.

À l’enfant, à peine a-t-il appris à marcher, on explique doctement qu’il doit bien travailler à l’école. Pourquoi ? C’est très simple : il doit bien travailler à l’école pour pouvoir obtenir, une fois adulte, un travail. Impeccable cercle vicieux serpentin que nous, parents, assénons à nos rejetons en toute bonne conscience puisque, somme toute, nos géniteurs nous ont raconté le même conte de fée tautologique et serait-il concevable que nous divaguions en bloc de génération en génération ? L’enfant, bien sûr, ne comprend pas ce qu’on lui veut (il n’est pas complètement stupide, il a immédiatement constaté que le jeu est beaucoup plus intéressant que le travail) et tente de bien travailler à l’école pour ne pas chagriner son papa et sa maman.

D’ailleurs, les instituteurs et les professeurs tiennent peu ou prou le même discours que les parents et le bambin, puis l’adolescent, est bien obligé de leur faire confiance car, là encore, est-il envisageable que tous les adultes, sans exception, se soient mis d’accord pour raconter aux jeunes d’ineffables fariboles ? Ils travaillent donc, les enfants et les adolescents, pour conquérir le droit d’avoir un travail plus tard. Sommés, alors qu’ils jouent encore aux Lego, de répondre à des questionnaires en indiquant dans quelle branche professionnelle ils souhaitent exercer plus tard leurs talents (ou leur désespérante absence de talent), ils cochent, on s’en doute, des cases au hasard et on appelle cette roulette russe leur Projet. Tout cela les mène (pour la plupart) jusqu’au baccalauréat et le tour est déjà joué, ils sont pieds, poings et âme liés, on leur a appris méthodiquement pendant 18 ans que le « temps libre » n’est qu’un modeste résidu du « temps productif », le « temps utile », le « vrai temps », c’est-à-dire celui où on travaille, peine, s’ennuie et, souvent, s’humilie (si vous en doutez, observez comme, en général, même le pire cancre apparemment insouciant prend mal une mauvaise note ou une appréciation scolaire dépréciative).

Toi aussi, deviens entrepreneur de toi-même dans le magma des possibles

On a, du reste, complété leur formation (leur socialisation, leur apprivoisement, leur « éducation à la citoyenneté ») en leur bourrant le crâne de sentences bien senties mais totalement démenties par les faits formant une véritable mythologie. Ils seront ainsi convaincus, par exemple : que l’effort finit toujours par payer (ce qui est manifestement faux), que c’est le mérite qui détermine notre place dans la hiérarchie sociale (ce qui est archi-faux), que d’ailleurs, il n’existe pas à proprement parler de hiérarchie sociale mais plutôt des champs mouvants de fonctions polymorphes où chacun trouve sa place au gré de ses envies, de ses possibilités et de la tectonique immanente des marchés (c’est beau comme du René Char ou du Jacques Attali, deux poètes prisés par Emmanuel Macron), que la paresse est moralement condamnable (on se demande bien pourquoi).

Voilà nos jeunes adultes fins prêts à mener ce qu’on appelle une vie normale, autrement dit quelques décennies de servitude (au travail), d’angoisse (du chômage), de culpabilité (pourquoi diable ne suis-je pas plus productif, qu’est-ce qui cloche chez moi ?) puis d’agonie et de mort « dans la dignité ». Remarquons ici que la dignité, dans nos sociétés, est devenue un synonyme de la résignation, de la servilité, du fatalisme bestial. Est qualifié de « digne », en effet, celui ou celle qui souffre en silence, poliment, sans la ramener. Par exemple, le militant syndical n’est pas un être digne. Il se plaint, il proteste, il n’est jamais content, il est à la limite de l’obscène (on ne se privera d’ailleurs pas de le caricaturer en feignasse fielleuse affublée de disgracieuses moustaches et dévorant avec une voracité suspecte d’innocentes merguez qui ne lui ont rien fait, hi hi hi).

Au contraire, le salarié qui baisse la tête, docile, devant l’injustice, qui serre les dents et continue de bosser sans l’ouvrir, qui ne demande rien, lui, étrangement, ô combien étrangement, est considéré comme digne. On le félicite, on l’encense, on en fait un modèle. C’est manifestement idiot, cela n’a aucun sens et pourtant, c’est ce qu’on entend à longueur de discours politiques et médiatiques (ah cette bonne vieille majorité silencieuse, ce brave peuple qui ne manifeste pas, cette populace bonasse qui ne fait jamais grève, comme ils l’aiment, comme ils la chérissent, comme ils lui donnent avec enthousiasme des brevets de respectabilité !).

Usine Ford 

On se moque, avec une arrogance que seule notre ignorance peut égaler, des hommes de l’Antiquité et du Moyen-Âge qui prenaient pour argent comptant – sans même y réfléchir, les crétins ! – d’invraisemblables âneries. Songez plutôt, ils croyaient, ces andouilles, que le travail manuel était infamant, que l’honneur était une valeur suprême, que Dieu exprimait son courroux par le truchement d’épidémies, famines et carnages variés. Sûrs de notre insondable supériorité, nous les méprisons fièrement et nous ânonnons…nos propres absurdités que, exactement comme eux, nous jugeons spontanément si éloignées de tout doute possible qu’il ne nous viendrait même pas à l’idée d’en tenter ne serait-ce que l’esquisse d’une démonstration.

Il faut bien des maîtres, sinon les esclaves se vautreraient dans l’oisiveté

Nous croyons ainsi dur comme fer, par exemple, que : le travail permet à l’individu de s’épanouir (ah bon ? Répéter tous les jours, pendant des heures, les mêmes gestes, opérations, procédures, cela épanouit inéluctablement l’individu ?), il faut bien des riches pour aider les pauvres à vivre décemment (il faut donc laisser quelques-uns accumuler beaucoup trop afin de leur reprendre une petite partie de ce surplus délirant pour le redistribuer parcimonieusement à ceux qui n’ont vraiment pas assez, oui, certes, c’est tout à fait logique), s’il n’y avait pas de patrons, il n’y aurait pas de boulot, donc les gens seraient au chômage (c’est vrai, s’il n’y avait plus de guerre, les soldats s’emmerderaient et s’il n’y avait plus de maladie, comment les médecins s’occuperaient-ils ?). On pourrait continuer longtemps, tant la litanie des énormités absurdissimes présentées comme des vérités flagrantes est inépuisable.

À la racine de tous ces mythes qui seraient cocasses s’ils ne détruisaient pas des vies se trouve notre représentation du travail. Toutes les études le montrent clairement, le travail est une source de malheur pour l’immense majorité de la population. Quand on les interroge sur le travail en général, les gens, bien élevés, socialisés, parfaitement éduqués à la citoyenneté, répondent que le travail c’est formidable, que le travail c’est la dignité, que le travail permet l’épanouissement de l’individu et à la fin ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Vivement la retraite, on pourra aller à l’hôpital

Mais si on les interroge sur leur travail (ou leur absence de travail), donc sur la réalité (et non plus sur une mythologie), ils associent le travail à la fatigue, à l’ennui, à l’angoisse, à l’absence de sens, à la douleur (dos cassés, muscles éreintés, cœurs exsangues, doigts figés, dépressions, insomnies, etc., les chiffres existent, ils sont disponibles mais, bizarrement, on n’en tient aucun compte, comme si toute cette souffrance était aussi naturelle et inévitable qu’un orage ou une éruption volcanique). Les chômeurs sont affectés de troubles psychiques majeurs (là encore parfaitement établis, documentés), une grande partie d’entre eux indiquent qu’ils culpabilisent, se dévalorisent, se voient comme des parasites ou des ratés. Mais cela n’empêche pas des légions de politiciens, de journalistes, d’économistes et « d’experts » en tous genres d’affirmer (les uns indirectement, sur un mode allusif, d’autres avec une brutalité répugnante qu’ils nomment « courage » ou « discours de vérité ») que les chômeurs sont des paresseux, des profiteurs, que quand on veut on peut, que du boulot il y en a, et autres mensonges éhontés.

Le plus dramatique, le plus triste, le plus ignoble, c’est que beaucoup de ceux à qui s’adressent ces discours d’une violence inouïe les intériorisent, acceptent ces jugements, rasent les murs, bref, se comportent avec « dignité ». Les défenseurs de la mythologie du travail ne prennent pas de gants. Le mensonge, la mauvaise foi, la brutalité, l’humiliation infligée aux plus faibles, rien ne les arrête, rien ne les dégoûte. C’est pourquoi il faut leur répondre sur le même ton, avec la même véhémence, la même intransigeance.

Alors, qu’on se le dise : Le travail tue. Le travail saccage les vies. Le travail est laid. On travaille trop. On travaille mal. Ceux qui réussissent à vivre correctement en travaillant le moins possible font très bien, on devrait les féliciter publiquement. Ceux qui parviennent à frauder quelques euros pour vivre un peu moins mal font un choix pertinent, parfaitement rationnel. Ceux qui refusent de travailler plus que ne le prévoit strictement leur contrat, « pour le bien de l’entreprise », se comportent comme des êtres libres, ils méritent le plus grand respect. Se tuer au travail, y sacrifier ses amours, sa famille, ses amis, ses enfants n’est pas du tout admirable, c’est seulement stupide et infiniment triste. À bas le travail.

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