Alain Juppé est l’incarnation de la vieille droite et de son fantasme d’une société inégalitaire sans lutte et sans conflit.

Supprimer l’ISF, une mesure de gauche ?

Au fur et à mesure que la campagne pour la primaire de la droite se déroule et que les candidats présentent leur programme, l’idée extravagante selon laquelle le favori, Alain Juppé, serait un candidat centriste, voire de gauche, continue à être invoquée contre toute raison. Non seulement Nicolas Sarkozy ne cesse de répéter, pour des raisons tactiques, que Juppé est de gauche, mais nombre d’observateurs et de journalistes persistent à lui emboîter le pas. Pourtant, l’examen des propositions d’Alain Juppé dans les domaines de l’économie, du social, de la justice, de la sécurité, et même de l’immigration, ne devrait laisser aucun doute sur son positionnement très droitier. Instaurer la dégressivité des allocations chômage sans prévoir un investissement massif dans la formation des chômeurs, supprimer purement et simplement les 35 heures, abolir l’ISF en pariant béatement sur le fait que les gens riches vont automatiquement investir leur argent dans l’économie productive, considérer que l’incarcération à tout-va est la seule réponse viable à la délinquance ; on peine à trouver dans le programme d’Alain Juppé une seule mesure qui pourrait être qualifiée, même vaguement, de gauche.

Oubli des pauvres, pauvreté de la pensée

Lors de L’Emission politique du 6 octobre 2016 sur France 2, il est significatif que le moment le plus pénible pour l’invité Alain Juppé ait été son entretien avec François Lenglet sur les questions économiques. Face aux questions précises de François Lenglet, Alain Juppé n’a pu que ânonner  des lieux communs sur le chômage présenté comme la seule injustice véritable (sous entendu : tous les moyens sont bons pour le faire baisser, même les plus injustes), la nécessité de ne pas effaroucher les catégories aisées par des impôts trop lourds et l’idée que ce sont les entreprises qui créent des emplois (comme si tout le monde n’était pas d’accord sur ce point). Il est tout aussi significatif de constater que Alain Juppé a retrouvé toute sa sérénité en étant  confronté au maire de Béziers (élu en alliance avec le Front National) Robert Ménard. La situation politique est devenue telle en France qu’il suffit de confronter un vieux politicien de la droite la plus classique à un représentant du Front National pour que le premier soit comme magiquement paré de toutes les vertus du progressisme. On notera du reste que, sur les propositions précises, Juppé et Ménard sont en réalité plusieurs fois tombés d’accord, le maire de Béziers étant obligé à mesure que le débat se prolongeait de lancer des accusations très générales (avec vous l’immigration ne baissera pas vraiment) ou d’évoquer des anecdotes de clocher sur sa ville.

Identité heureuse ou injustice assumée ?

On parle souvent de droitisation de la société française en faisant comme si ce phénomène ne se révélait que dans le succès des thèmes dits identitaires propres au FN et au candidat Sarkozy. De ce point de vue, il suffirait que Juppé martèle l’expression Identité heureuse pour être ainsi préservé du stigmate de la droitisation et même apparaître comme un candidat de centre gauche. Or, cette expression, identité heureuse, exprime en réalité une vision de la société profondément conservatrice et inégalitaire. C’est une reformulation indirecte de la vieille idée de la droite selon laquelle il ne peut y avoir de lutte des classes puisque les intérêts de toutes les catégories sociales seraient fondamentalement identiques. Patrons et employés, pauvres et riches, jeunes et vieux, diplômés du supérieur et titulaires d’un BEP ; tous ces individus sont censés coexister pacifiquement parce que les intérêts des uns convergeraient nécessairement avec ceux des autres. Ce qui est une manière élégante d’affirmer que tout se passera bien si chacun accepte de rester à sa place. Sauf qu’une telle conception pouvait à la rigueur se défendre du temps des trente glorieuses et de l’économie industrielle héritée du fordisme (le pouvoir d’achat des salariés augmentant en même temps que les profits des entreprises dans un contexte de plein emploi). Mais prétendre défendre cette vision paradisiaque de l’économie de marché dans le contexte actuel (robotisation, informatisation, mondialisation) est tout simplement saugrenu et, pour le coup, singulièrement passéiste.

Une révélation renversante : le peuple est populiste

La situation est devenue tellement ubuesque que, dans le cas d’un second tour de la présidentielle de 2017 opposant Alain Juppé et Marine Le Pen, il y a fort à parier que l’affrontement nous sera présenté comme un choix entre l’extrême droite et le centrisme alors que, compte tenu du programme de Juppé, Marine Le Pen pourrait légitimement se considérer comme plus à gauche que son adversaire. Les positions sur l’immigration et l’islam étant devenues, aux yeux de beaucoup, le seul marqueur du positionnement politique, on arrive à cet incroyable paradoxe : celui (Juppé) qui propose un programme passant purement et simplement par pertes et profits les catégories populaires apparaît comme plus à gauche que celle (Le Pen) qui propose une hausse indirecte du Smic ou une baisse de l’âge de la retraite. Le Front National étant présenté comme l’incarnation du mal, l’opération permet aussi de taxer toute proposition économique et social réellement de gauche (aussi bien chez Mélenchon, les Communistes ou Montebourg) de démagogique et populiste. Le cercle vicieux est parfait : le Front national est de droite et populiste (du fait de son positionnement identitaire) ; le Front National propose de revenir à la retraite à 60 ans ; tout politicien ou parti qui propose de revenir à la retraite à 60 ans est, non pas de gauche, mais populiste et démagogique.

On a ainsi construit un cadre de pensée de l’offre politique dans lequel, inéluctablement, tous les débats porteront sur des questions trans-classes (islam, immigration, identité française, ouverture et fermeture) tandis que toute tentative de faire des inégalités économiques le socle d’un programme politique sera délégitimée a priori. Avec comme conséquence pratique le chantage devenu habituel : vous n’allez tout de même pas renvoyer dos à dos un représentant de la droite « républicaine » et le Front National ! Eh bien si, on peut.

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