Les tentatives de présenter Benoît Hamon comme un gauchiste radical sont sans fondement.

La lutte politique est une affaire de perception. De ce point de vue, on peut considérer que les difficultés de Benoît Hamon dans la campagne présidentielle viennent en grande partie du fait que ses adversaires au sein de ce qui s’appelle encore (pour peu de temps ?) le Parti Socialiste ont réussi à gagner la guerre des qualificatifs. Qu’il s’agisse des membres du PS qui rejoignent Emmanuel Macron ou de ceux qui, comme Manuel Valls et ses amis, se contentent de tout faire pour que Hamon perde l’élection ; la lutte qu’ils mènent est essentiellement un effort continu pour imposer une manière de nommer les choses. Les propagandistes de la « gauche macroniste » et de la « gauche vallsiste » sont parvenus à faire en sorte qu’on désigne communément leur positionnement par des expressions comme « gauche réformiste », « gauche de gouvernement », « gauche réaliste » ou même « gauche social-démocrate ».

“Nous ne sommes pas un parti altermondialiste” (Jean-Marie Le Guen)

Il est important de s’arrêter un moment sur ces termes usuellement employés dans le débat politique et médiatique. Nous sommes en effet désormais tellement habitués à les entendre et à les lire que nous n’avons même plus le réflexe de nous demander s’ils ont un sens. Pourtant, il est manifeste que se désigner  soi-même comme la « gauche de gouvernement » ou la « gauche réaliste » n’a absolument aucune signification précise. Étant donné qu’on imagine mal un candidat se réclamer de la « gauche irréaliste » ou de la « gauche de non gouvernement », ces expressions ne définissent en fait aucun positionnement politique, elles ont pour unique fonction de discréditer l’adversaire a priori. Les expressions « gauche réformiste » et « gauche social-démocrate » sont encore plus intéressantes en ce sens qu’elles ne sont pas simplement des coquilles rhétoriques vides de sens mais de véritables détournements de signification. D’un point de vue politique, le mot Réforme a un sens très clair, il s’oppose au mot Révolution. Par conséquent, si Valls représente la gauche réformiste, il faudrait admettre que Hamon incarne la gauche révolutionnaire, ce qui serait évidemment grotesque. Il est tout aussi étrange d’entendre si souvent l’expression Social-Démocratie ou gauche social-démocrate pour désigner Valls et même parfois Macron. La social-démocratie est un mouvement politique clairement identifié, avec son histoire, ses théoriciens, ses organisations. Quoi qu’on pense de Valls ou de Macron, ce qui est hors de doute, c’est qu’ils ne sont pas sociaux-démocrates, ne serait-ce  que dans la mesure où la social-démocratie fondait son action politique sur une symbiose avec les syndicats de salariés.

“Toute l’Europe a basculé dans une forme d’indifférenciation droite/gauche” (Benoît Hamon)

En réalité, si on considère le paysage politique français actuel, on peut fort bien considérer que, loin d’être un gauchiste frénétique, Benoît Hamon occupe une place centrale au sein de la gauche. Son programme est nettement moins radical que celui de Mélenchon et nettement plus à gauche que le positionnement de Valls et consorts. Les propositions sur l’Europe illustrent de manière particulièrement claire cette centralité de Hamon à l’intérieur de la gauche. Mélenchon présente un projet de rupture vis-à-vis de l’Union Européenne puisqu’il indique explicitement que si son projet de refonte de l’UE (son « plan A ») n’était pas accepté par les autres pays membres, il dénoncerait les traités européens et sortirait la France de l’UE (son « plan B »). Hamon ne propose rien de tel. Il n’envisage en aucune façon un Frexit ni un abandon de l’Euro. Il présente un projet de réorientation des politiques européennes  et mise pour cela sur la négociation avec les partenaires de la France dans une perspective éminemment politique, c’est-à-dire en essayant de s’entendre avec les autres forces de gauche en Europe. Il est de ce fait proprement ahurissant d’entendre des gens comme JeanMarie Le Guen, Bertrand Delanoë, Daniel CohnBendit ou Manuel Valls accuser Hamon d’être anti-européen. Cela revient à dire qu’on serait nécessairement contre l’Europe à partir du moment où on n’avalise pas inconditionnellement la vision de l’UE défendue par la droite allemande.

“Moi, je n’ai jamais été un libéral” (Manuel Valls)

On parle fréquemment de droitisation de la société française et c’est sans doute exact mais cette droitisation ne s’exprime pas simplement, ni même principalement, par la montée du Front National ou la désignation de François Fillon comme candidat de la droite. Fillon ne fait que défendre les positions traditionnelles de la droite libérale-conservatrice (même si cette expression est en elle-même paradoxale). Quant à Marine Le Pen, elle est sans doute fondée à se revendiquer ni de gauche ni de droite dans la mesure où le programme actuel du FN n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle généralement la droite (des mesures sociales de « gauche », un soutien aux petits patrons et une rhétorique nationaliste, cela évoque plutôt le fascisme originel). En revanche, le phénomène Macron d’une part, le « socialisme » hollandovallsiste d’autre part, manifestent un évident glissement à droite, massif, des acteurs politiques et de l’opinion. Le positionnement de Valls (politique pro-entreprises, mesures sécuritaires, hostilité à l’impôt, européisme dogmatique) le rend objectivement très proche du positionnement de la droite non gaulliste (c’est-à-dire, aujourd’hui, pratiquement toute la droite).

“Nous sommes en train de conduire une révolution culturelle” (Emmanuel Macron)

Le point commun fondamental entre Macron et Valls est la volonté de mettre fin au clivage gauche-droite pour le remplacer par une tripartition : centrisme/extrême droite/extrême gauche. D’où leur volonté d’assimiler Fillon au Front National (ce qui est pourtant aberrant, il suffit de lire leurs programmes respectifs) et Hamon à Mélenchon (et Mélenchon à Staline). On comprend bien que dans un tel système, les « centristes » (que ce soit sous la forme d’un mouvement attrape-tout comme En Marche de Macron ou d’une coalition à l’allemande) pourraient espérer monopoliser indéfiniment le pouvoir en jouant sur la peur des « extrêmes ». Ce serait, à chaque élection, eux ou le chaos « lepéniste » ou « mélenchoniste ». On perçoit déjà de nombreux signes de cette recomposition, par exemple le fait que le « socialiste » Hollande et la « démocrate chrétienne » Merkel aient tous deux chaleureusement félicité le premier ministre néerlandais très libéral Mark Rutte pour sa récente victoire électorale face au « populiste » Geert Wilders. Certes, Wilders est un personnage odieux mais Mark Rutte est un représentant du pire opportunisme politicien (il  a d’ailleurs accepté le soutien de Wilders pour gouverner en 2010) et on voit de toute façon mal pourquoi un président de gauche comme Hollande devrait sauter de joie pour célébrer la victoire électorale d’un ultra-libéral de droite. Il est encore plus significatif de constater que ce même Hollande n’a même pas songé à saluer l’excellent résultat du parti GroenLinks, écologiste et de gauche. Mais le pari de la « course au centre » et de la tripartition en dehors du clivage gauche-droite est très dangereux puisque si ce clivage était effectivement détruit au profit d’une opposition entre « progressistes » (encore un mot qui ne veut rien dire) et « populistes », la seule alternative possible au règne des coalitions « raisonnables » du style JuppéMacronValls serait ce que eux-mêmes qualifient de partis extrémistes et dangereux.

“La démocratie ne peut cesser de susciter la haine” (Jacques Rancière)

On touche là un paradoxe fondamental de la démocratie. Il n’y a pas de démocratie sans alternance au pouvoir. D’où l’intérêt du clivage gauche-droite. Mais, en même temps, beaucoup de citoyens aspirent, assez logiquement, à élire des gouvernants compétents et efficaces qu’ils auraient envie de reconduire indéfiniment. Autrement dit, l’alternance au pouvoir est un marqueur démocratique essentiel mais le ressort de cette alternance est la déception (la droite échoue, on vote à gauche, la gauche échoue, on vote à droite, et ainsi de suite). Le projet d’Emmanuel Macron (repris de François Bayrou et que partage sans avoir pu le dire explicitement jusqu’à maintenant toute la gauche « réformiste ») exprime cette ambivalence. Réunir les gens « raisonnables » de gauche et de droite (ou mettre en place une coalition entre partis de gauche et de droite) semble très attractif (personne ne va revendiquer une coalition des illuminés) mais l’horizon logique d’une telle entreprise est la fin de toute alternance. Dans une telle perspective, les seuls débats qui subsisteraient ne pourraient être que pré ou post politiques, c’est-à-dire purement techniques (taux d’inflation, assiette de l’impôt, niveau de baisse des charges, etc.). De ce point de vue, on peut dire que le régime démocratique contient le désir de sa propre mort puisque la lutte politique ne peut se poursuivre que dans la mesure où les gouvernements successifs sont, au moins partiellement, gravement défaillants.

3 Réponses

  1. Aline

    Sauf que la qualication portée par les “centristes” qui est dénoncée ici à l’égard de Hamon fait suite à une qualification portée non pas par Hamon mais par une partie de la gauche contre sa partie “réformiste” ou ses “socio-traîtres”. On pourrait donc parfaitement analyser la situation en cours comme l’inversion d’une tendance au sein de la gauche française dont l’évolution est assez particulière vis à vis du marxisme…

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    • Christophe Penaguin

      Il est vrai que la gauche, et singulièrement le Parti Socialiste, est en “guerre civile” depuis fort longtemps. De manière plus circonstancielle, il est vrai aussi que, lors du quinquennat Hollande, les frondeurs et les hollandais se sont mutuellement accusés de traîtrise. Ceci étant, il nous semble tout de même qu’accuser Hamon de dérive gauchiste, comme l’ont fait explicitement plusieurs vallsistes et hollandais, est un peu fort de café, dans la mesure où si dérive il y a eu, c’est bel et bien la gauche hollandaise et vallsiste qui a considérablement évolué dans un sens libéral par rapport à la tradition socialiste (comme leurs homologues en Europe, d’ailleurs). On a évidemment parfaitement le droit d’approuver le positionnement politique de Manuel Valls mais cela n’enlève rien au fait que ce positionnement s’est construit depuis le début de sa carrière politique dans la contestation systématique de tous les fondamentaux du socialisme. Ceci étant, il est vrai que nous ne prétendons pas dans ce domaine à l’objectivité car nous revendiquons pour notre part d’être marxistes.

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