« Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » nous dit Térence. BernardHenri Lévy pourrait quant à lui proclamer : « Je suis l’Homme et tout ce qui est humain m’est odieux. ».

Chaque fois que BernardHenri Lévy s’exprime, à l’oral ou par écrit, le premier mouvement est de hausser les épaules dans une sorte de lassitude indulgente. Bon, il va encore formuler des énormités au nom de la raison, insulter des gens au nom de la tolérance et exiger que l’on parte en guerre au nom de la paix. Cela fait tant d’années maintenant que nous vivons en compagnie de cet étrange personnage, ce clown blanc que son esprit de sérieux et son catastrophisme de principe rendent involontairement si drôle, qu’on est tenté de se dire qu’il est impossible que quiconque s’intéresse réellement aux prises de position d’un pareil individu et qu’il n’est donc pas vraiment dangereux. On est d’autant plus tenté par l’indulgence que les railleries dont il est l’objet sont souvent si indignes (sa façon de parler, sa manière de s’habiller, sa coiffure) qu’on a même été parfois amené à prendre sa défense. Et puis, on prend la peine de vraiment l’écouter ou de réellement le lire et alors, on se rend compte à nouveau que non seulement il est dangereux mais qu’il représente une sorte d’incarnation de la monstruosité de son époque.

Qu’il est doux de s’opposer au nazisme sans risquer sa peau

BHL a publié une tribune dans le journal Le Monde daté du 26-27 juin 2016 intitulée « Étrange défaite à Londres » dans laquelle il stigmatise le vote des Britanniques ayant décidé de quitter l’Union européenne (Brexit). Le titre du texte incarne ce qui est l’infamie propre à BernardHenri Lévy. L’Etrange Défaite est un livre de l’historien Marc Bloch dans lequel celui-ci analyse les raisons de la défaite de la France face à l’armée allemande en 1940, défaite dont il a été témoin en tant que mobilisé volontaire. Il fut assassiné par les nazis en juin 1944. BHL ayant des lettres à défaut de dignité, son titre est évidemment une référence à l’ouvrage de Marc Bloch, ce qui lui permet une double assimilation : identification du Brexit à la victoire de l’Allemagne nazie et identification de lui-même à Marc Bloch. Une telle démarche rhétorique est tout simplement ignoble.

Du moins pourrait-on s’attendre, après un titre aussi fracassant, à ce que le corps du texte propose une argumentation extrêmement rigoureuse afin de justifier la référence au nazisme et à la deuxième guerre mondiale. On l’attendrait d’autant plus que, malgré l’ironie des souverainistes dogmatiques qui ricanent à chaque invocation « des heures les plus sombres de notre histoire », la situation actuelle de l’Europe peut en effet justifier des références aux années trente mais à condition de les théoriser sérieusement. Or, que lit-on dans le texte de BHL ? Rien si ce n’est son brouet habituel d’affirmations gratuites et d’insultes personnelles. « Ce Brexit, c’est la victoire, non du peuple, mais du populisme. Non de la démocratie, mais de la démagogie. (…) C’est la défaite de l’autre devant la boursouflure du moi, et du complexe devant la dictature du simple. (…) C’est la victoire des casseurs et des  gauchistes débiles, des fachos et hooligans avinés et embiérés, des rebelles analphabètes et des néonationalistes à sueurs froides et front de bœuf. (…) Ce sera, toujours, la victoire de l’ignorance sur le savoir. Ce sera, chaque fois, la victoire du petit sur le grand, et de la crétinerie sur l’esprit ».

Tuez-les tous, BHL reconnaîtra les siens

On devrait opposer à ce flot de rancœur, de ressentiment à fleur de peau, des arguments raisonnables et raisonnés. On devrait expliquer à BHL que les différences entre peuple et populisme, démocratie et démagogie, complexité et simplicité sont des questions politiques et philosophiques majeures qu’on ne peut pas prétendre régler d’un trait de plume rageur comme il le fait, sauf à tomber dans le simplisme qu’il fustige. On devrait lui expliquer que l’assimilation pure et simple des « gauchistes débiles » (les opposants à la loi El Khomri), des « hooligans avinés » (qui n’ont aucune conscience politique et, pour certains, sont traders à la City de Londres), des « rebelles analphabètes » (de qui s’agit-il au juste ?) et des fachos ne prend un caractère d’évidence que dans son esprit enfiévré, à défaut d’être « embiéré ». On devrait aussi essayer de lui faire comprendre qu’il est infantile de couvrir de boue ses adversaires, surtout quand ceux-ci constituent 52% des électeurs britanniques dont une grande partie de gens pauvres et peu éduqués qu’il devrait tenter de ramener paternellement à la raison du haut de sa sagesse ineffable au lieu de les humilier.

Mais ce serait inutile car, en réalité, si on lit attentivement le texte de BHL, ce qui est particulièrement frappant c’est qu’il ne s’adresse en fait à personne. BHL ne parle qu’à lui-même et à l’histoire, campant un personnage paradoxal de tribun solitaire affligeant le peuple de ses anathèmes (en vain puisque le peuple, étant analphabète, ne le lit pas), espérant secrètement un avènement du fascisme qui lui permettrait d’accéder à un statut de visionnaire, seule chance pour lui d’atteindre une postérité que l’indigence de ses ouvrages philosophiques et le ridicule achevé de ses œuvres littéraires lui interdisent a priori. Et pourtant, on ne rit pas. Non seulement on ne rit pas mais, disons-le tout net, on éprouve une haine profonde pour ce personnage et on en vient à lui souhaiter du mal. Eh bien oui, car c’est en cela aussi que BHL incarne la monstruosité de son époque, pas seulement du fait de ses excommunications si grossières qu’elles en sont comiques, mais parce qu’il génère la haine et que cette haine qu’il produit très légitimement à chacune de ses interventions justifie en retour sa vision paranoïaque du monde. Et c’est vrai, une fois qu’on a haussé les épaules, rigolé un bon coup, envisagé les arguments qu’on pourrait lui opposer, ce qui reste après une intervention de BHL, c’est la haine.

Ce qui constitue une République, c’est la destruction totale de tout ce qui lui est opposé (Saint-Just)

Ce mépris et cette haine qui suintent de tous les propos de BHL, incarnation de l’homme du ressentiment nietzschéen, ne peuvent qu’engendrer un mépris et une haine en miroir. La haine du gauchiste débile, du facho embiéré, du rebelle analphabète qui justifiera en retour les insultes de BHL (auxquelles il ne manquera évidemment pas, selon son habitude, d’ajouter celle d’antisémitisme). On songe au livre de Julien Benda, La Trahison des clercs (1927), qui met en cause les intellectuels qui jettent aux orties la noblesse de leur fonction pour assouvir sottement leurs passions politiques, voire personnelles. « Notre siècle aura été proprement le siècle de l’organisation intellectuelle des haines politiques. Ce sera un de ses grands titres dans l’histoire morale de l’humanité. ». Il est à noter que le dreyfusard Benda ne vise pas seulement les intellectuels nationalistes à la Barrès mais tous ceux qui avilissent leur statut d’intellectuel, non pas en participant aux controverses politiques, mais en y participant tout en renonçant au souci de la vérité, de l’universel, de l’éthique, pour devenir de simples militants fanatisés ne reculant ni devant la mauvaise foi ni devant le mensonge éhonté.

Or, c’est précisément ce qui rend BernardHenri Lévy ignoble, pas les idées qu’il défend, mais la façon dont il les défend, en utilisant, si on y prend garde, exactement les mêmes méthodes que celles qu’il impute (à raison) à ses adversaires : approximation, insulte, déshumanisation de l’autre (un rebelle analphabète et embiéré appartient-il réellement au genre humain?). Car le point commun entre la fureur condescendante de BHL s’attaquant au peuple qui vote et pense mal et le lyrisme  de ceux qui célèbrent ce même peuple, c’est qu’ils n’envisagent pas une seule seconde que ce peuple si méprisable ou si admirable, c’est de l’humain, de l’individuel, du contradictoire, du bancal, un maelström tragi-comique de noblesse et de bassesse, d’égoïsme et d’altruisme, de sentimentalisme et de rationalité.

Par conséquent, contre BernardHenri Lévy, réclamons-nous, non pas du peuple (on lui a déjà fait dire et faire les pires horreurs plus souvent qu’à son tour) mais de l’humain.

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