Certes, François Ruffin a de nombreux défauts. Il semble égocentrique. Il se met beaucoup en scène. Il est souvent caricatural. Il utilise abondamment le pathos. Il manie parfois l’injure. Il psychologise à tout va. Bref, il a (presque) tous les défauts d’Emmanuel Macron. Mais quand il s’agit du président de la république, on dit : « confiance en soi », « incarnation », « sens des réalités », « proximité », « parler vrai » et « empathie ». Comme quoi, tout est question de perspective.

Parce que le malheur ne suffit pas : il faut y ajouter la honte (page 18)

Nous n’éprouvons pas de sympathie particulière pour monsieur Ruffin et son action en tant que député nous inspire le même sentiment que celui que nous entretenons vis à vis de son groupe La France Insoumise : une perplexité chagrine. Aussi avons-nous entamé Ce pays que tu ne connais pas avec prudence et en anticipant la déception ou l’agacement.

Mais il se trouve qu’il s’agit d’un formidable livre. François Ruffin retrace le parcours d’Emmanuel Macron, de sa jeunesse à la présidence de la république, en adoptant résolument un point de vue subjectif. Le livre n’est pas à proprement parler un essai politique, encore moins un ouvrage philosophique. Et c’est une bonne chose. Les critiques objectives et savantes du positionnement politique d’Emmanuel Macron ne manquent pas. Mais le livre de François Ruffin porte sur autre chose, un point évanescent, très difficile à définir, et en même temps absolument fondamental : une question d’imaginaire, de sensibilité, une façon non pas de penser le monde mais de le ressentir, un être au monde.

Je ne voudrais pas qu’on se trompe : ce n’est pas Rothschild que je vous reproche, c’est la gauche (page 40)

Cette question de l’être au monde, nous la ressentons profondément, presque physiquement, depuis la campagne et l’élection de monsieur Macron. Nous aussi, comme François Ruffin, et même si nous savons que c’est moralement condamnable et politiquement dangereux, nous éprouvons quand nous voyons et écoutons Emmanuel Macron un sentiment d’étrangeté radicale ou un dégoût irrépressible.

On s’est habitué aux filous en politique. On peut même considérer que la surprenante popularité (relative) de certains politiciens est directement proportionnelle à leur absence totale de conviction et de sincérité (il est tout de même rigolo ce Chirac, après tout il est sympa ce Hollande, il a un certain panache de voyou assumé ce Sarkozy). Emmanuel Macron, lui, semble parfaitement sincère et c’est certainement pour cela que certains l’adorent tandis que d’autres le haïssent.

J’avoue, oui, j’essaie avec ça. De vous donner honte (page 73)

On a beaucoup reproché à François Ruffin la tribune (dans le journal Libération) où il faisait état à plusieurs reprises de cette haine à l’endroit du président de la république. Pourtant, quoi qu’on en pense, c’est un fait, Emmanuel Macron est idolâtré par une partie des Français et absolument détesté par une autre partie. Cette violence ne s’explique pas seulement par des raisons idéologiques. Après tout, monsieur Macron est très banalement de droite libérale. C’est même une des caractéristiques principales de l’actuel chef de l’État, caractéristique que le livre de François Ruffin met très bien en relief, son extrême banalité.

L’imposture est finie : vous êtes officiellement de droite (page 41)

Alors, pourquoi la haine ? Eh bien, justement, parce que Emmanuel Macron semble parfaitement sincère. Quand il indique que selon lui, certains pauvres « déconnent », quand il s’indigne du « pognon de dingue » que coûtent les politiques sociales, quand il déclare benoîtement qu’il suffit de traverser la rue pour trouver un travail, quand il part dans des envolées lyriques pour saluer les « entrepreneurs », les « capitaines d’industrie », les « premiers de cordée », quand il souligne que les jeunes Français devraient rêver de devenir milliardaires. Évidemment, tous ces propos d’Emmanuel Macron correspondent à des objectifs politiques. Mais quand il s’agissait de Chirac ou de Hollande, on sentait qu’ils n’y croyaient pas vraiment ou, en tout cas, que ce n’était pas important à leurs yeux.

Si j’étais un chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre (Emmanuel Macron)

Monsieur Macron, lui, y croit passionnément, à la réussite sociale, à la compétitivité, à l’efficience, à la beauté de l’argent. C’est vrai, même si cela semble incroyable, il existe vraiment des gens qui croient à la beauté de l’argent. Il existe aussi des gens qui s’imaginent en toute innocence que ceux qui échouent socialement n’ont pas fait les efforts qui leur auraient permis de réussir. Croire à la beauté de l’argent, cela n’empêche pas, bien au contraire, d’écouter du Mozart et de disserter (platement) sur Jean Giono et René Char, cela n’empêche pas d’être sympathique, humaniste et progressiste.

D’ailleurs, monsieur Macron est sans doute beaucoup plus sympathique que François Ruffin. Et plus raffiné. Et plus courtois. Peut-être même plus cultivé. Peut-être même plus intelligent. Oui mais voilà, monsieur Macron croit à la beauté de l’argent, qu’il appelle Réussite. Il pense qu’il est légitime que les forts dominent les faibles et il appelle cela Responsabilité. C’est profondément laid. Percevoir cette laideur est moins une question d’intelligence que de sensibilité. C’est ce que montre en 216 pages claires et alertes le livre de François Ruffin.

Ce pays que tu ne connais pas, de François Ruffin, Les Arènes, 15 euros

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