La campagne pour le deuxième tour des élections régionales a été, une fois de plus, entièrement dominée par la lutte contre le Front National. On aura donc parlé de tout sauf de projet politique.

Slogans creux et formules vides

La République est en danger clame-t-on sur tous les plateaux de télévision depuis le premier tour des élections régionales qui a vu la énième « incroyable percée du Front National mon Dieu on ne s’y attendait pas du tout ». La République est soi-disant en danger mais jamais la démocratie, ce qui serait délicat à soutenir puisque le Front National s’impose peu à peu dans le paysage politique par le biais d’élections parfaitement démocratiques. Quelle peut être la signification précise du slogan consistant à qualifier le FN de parti anti-républicain ? Le Front National n’est pas un mouvement monarchiste et beaucoup de républiques sont des dictatures. De plus, les mêmes qui affirment vouloir défendre la République contre le « péril brun » répètent inlassablement qu’elle doit être forte. C’est le cas de François Hollande ou de Manuel Valls quand ils justifient les mesures liberticides de l’état d’urgence ou des candidats de la droite dite « républicaine » » aux régionales quand ils exigent des mesures sécuritaires encore plus dures que celles qui sont déjà en place (le « patriot act à la française » de Laurent Wauquiez). Or, une « république forte » c’est-à-dire sécuritaire, une république intransigeante c’est-à-dire autoritaire, c’est précisément ce que ne cesse de réclamer le Front National. Sans compter qu’il est assez grotesque de se réclamer d’une république forte, comme si certains militaient activement pour une république faible.

Les valeurs contre les idées

Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti Socialiste, le souligne depuis des mois : ce qui distingue le PS de la droite, ce qui l’identifie politiquement, ce sont des valeurs. Cambadélis a d’ailleurs publié en août 2015 un livre intitulé « A gauche les valeurs décident de tout » (sans doute le titre le plus indigeste de l’histoire des essais politiques) dans lequel il règle magistralement le problème identitaire de la gauche : « Il est en effet possible de réaliser l’unité de la gauche autour de la valeur du progrès. ». Il y a eu Machiavel et les philosophes des Lumières, il y aura désormais Cambadélis. Le problème avec les valeurs, c’est que politiquement, le mot valeur est systématiquement utilisé pour exprimer un anti-intellectualisme féroce qui irrigue le discours de tous les responsables politiques de gauche et de droite. Parler des valeurs de la République sans jamais prendre la peine de les préciser, ni d’indiquer comment on pourrait les incarner dans le réel comme le fait la gauche, ou bien invoquer les valeurs intangibles que seraient le Travail, l’Autorité, la Famille, comme le fait la droite ; dans les deux cas, il s’agit d’une pure propagande publicitaire qui vise à faire l’économie de tout raisonnement construit. Le signe le plus tangible du mépris infini dans lequel les notables politiques de tous bords tiennent le peuple est peut-être là, ce refus obstiné de tenir aux électeurs un discours un tant soit peu théorique, philosophique, parce qu’ils partent du principe que le français moyen va zapper si on s’adresse à son intelligence. Manifestement, vu les taux d’abstention aux élections, il zappe aussi quand on lui parle comme à un demeuré alors, même d’un point de vue cynique, les politiciens seraient peut-être bien inspirés de considérer à nouveau les gens comme des adultes responsables dotés d’un cerveau. A quoi cela peut-il bien servir de stigmatiser, à juste titre, le discours grossier, les affirmations à l’emporte-pièce, les analyses à la truelle des dirigeants du Front National si les responsables de la droite et de la gauche utilisent exactement la même rhétorique creuse ?

Les chômeurs sont des fainéants et les ouvriers des beaufs racistes

Le 18 févier 2015, le ministre de l’économie Emmanuel Macron déclare au micro de Jean-Jacques Bourdin : « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre ». Un des ministres les plus importants d’un gouvernement de gauche prononce cette phrase d’une violence inouïe et que se passe-t-il ? Il devient la coqueluche des médias qui l’intronisent « briseur de tabous » et il reçoit l’entier soutien du premier ministre socialiste Manuel Valls : « Emmanuel Macron est un talent, un atout pour le gouvernement que je dirige, par sa compétence, par son engagement et par son dynamisme. Continue Emmanuel et réformons ensemble. » (Europe 1). Le soir du 6 décembre, à peine connus les résultats du premier tour des élections régionales, le refrain sans cesse entonné a été à nouveau fredonné avec insistance. Les responsables politiques « républicains » ne comprennent pas ce qui arrive aux français. Comment peuvent-ils voter massivement pour un parti xénophobe, raciste, fascisant ? Mystère et boule de gomme. Ceux qui tentent une explication évoquent l’exaspération, la colère, l’accablement des français, comme si cet accablement et cette colère étaient les conséquences d’une catastrophe naturelle dont personne ne serait responsable et pas le fruit de l’échec patent de ces mêmes politiciens « républicains » depuis trente ans. Et comme si la colère de certains français n’avait pas le moindre rapport avec le fait qu’un ministre de l’économie « socialiste » (et ce n’est qu’un exemple entre mille) les a littéralement traité de paresseux et d’assistés alors qu’ils suent sang et eau pour essayer de s’en sortir. Sans parler des représentants de la droite « républicaine » dont certains ont visiblement perdu toute dignité ou toute raison en n’hésitant pas à rendre la ministre de la justice Christiane Taubira responsable de la montée du Front National par sa politique pénale prétendument laxiste. Si le gouvernement auquel elle appartient laissait madame Taubira faire quoi que ce soit de son propre chef, ça se saurait.

Et tout ça fait de bons français, enfin faut voir

Comment le Parti Socialiste peut-il continuer à camper sur sa défense intransigeante des « valeurs » et disqualifier le FN comme anti-républicain alors que le président Hollande a très lourdement annoncé une extension de la déchéance de nationalité, mesure historiquement emblématique de l’extrême droite française (même si des gouvernements de la troisième république l’ont appliquée). Dans son discours solennel au Congrès du  16 novembre 2015, le Président de la République a déclaré : « Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou un acte de terrorisme, même s’il est né français, je dis bien même s’il est né français ». On remarquera le « je dis bien » qui montre clairement l’importance particulière que François Hollande accorde à cette idée si novatrice. Mais aussi l’« atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation », expression qui ne veut strictement rien dire et qui nous prépare des interprétations aussi extensives que celles de l’état d’urgence (ou comment arguer d’un attentat islamiste pour assigner à résidence des militants écologistes et interdire des manifestations politiques). Mais cela n’empêche pas les ténors du Parti Socialiste de continuer à vitupérer la lepénisation de la droite « républicaine » tout en justifiant sans ciller la mise en place d’une mesure contre les « métèques » que n’aurait pas renié Charles Maurras.

En attendant, les derniers sondages semblent indiquer que, comme d’habitude, le Front National va subir une cuisante défaite au deuxième tour des régionales en ne conquérant aucune région. Ce n’est d’ailleurs guère surprenant car, en réalité, le FN n’a réuni au premier tour des régionales que 13% des inscrits sur les listes électorales, ce qui relativise sérieusement la prétendue marée brune qui s’étendrait sur le pays. Mais qu’à cela ne tienne, on pourra pousser un grand « Ouf » de soulagement, célébrer le sursaut civique, la résistance victorieuse, et recommencer comme si de rien n’était à insulter les chômeurs, les ouvriers, les petits employés, les jeunes à la dérive. Jusqu’à la prochaine élection où l’on constatera avec stupéfaction que plusieurs millions de français continuent à voter pour le Front National.

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