Emmanuel Macron se présente comme le candidat de la liberté mais il est aussi celui des inégalités.

Un positionnement politique se définit par trois éléments : l’inscription dans une histoire, un projet de société, un discours. Contrairement à la petite musique ambiante qui proclame la mort des partis politiques et l’avènement d’une nouvelle ère qui signerait la disparition des vieilles idéologies, force est de constater que l’offre politique pour cette présidentielle 2017 s’inscrit pleinement dans l’héritage de l’histoire politique française. Mélenchon ranime la flamme du socialisme, Le Pen celle de la droite nationale-étatiste et Fillon celle du conservatisme-libéral (position en apparence paradoxale mais qui fut celle de beaucoup de gouvernements du 19e siècle et aussi celle du gaullisme « pompidolien »). Dans ce paysage, Macron a semblé pendant un temps vouloir assumer l’héritage du libéralisme intégral, pensée politique toujours minoritaire en France mais riche d’une lignée de penseurs et d’hommes politiques prestigieux. Mais au fur et à mesure que la campagne s’est développée, Macron n’a eu de cesse de brouiller ce legs en refusant systématiquement de s’inscrire clairement dans une famille philosophique et politique. On peut y voir l’effet pervers de deux postures politiciennes qui structurent le positionnement de Macron dans cette présidentielle : le fait de se présenter comme « et de gauche et de droite » et son mantra du renouvellement politique.

“Je ne suis pas membre du Parti socialiste mais je suis de gauche” (Macron)

Se présenter comme « et de gauche et de droite » peut être séduisant (dans un premier temps) pour une partie de l’électorat lassé des affrontements politiciens parfois artificiels mais c’est un slogan vague et creux qui se heurte inévitablement à la réalité des clivages idéologiques. Cette impasse apparaît clairement dans la disparité des ralliements à Emmanuel Macron. Alain Madelin, Daniel CohnBendit, JeanYves Le Drian, Dominique de Villepin, Robert Hue, tous ces gens sont respectables (à des degrés divers) mais enfin, de deux choses l’une : soit ils n’ont aucune conviction (et alors ils ne sont peut-être pas si respectables que cela), soit ils défendent réellement des valeurs et des objectifs politiques et dans ce cas, il est impossible de construire un projet cohérent en réunissant des partisans du Big Bang libéral (Madelin), des défenseurs du parti de l’ordre républicain (Le Drian) et des communistes (Hue). D’ailleurs, les soutiens de Macron défendent son « et de gauche et de droite » d’une manière particulièrement naïve en indiquant que son programme contient des mesures de droite et des mesures de gauche, ce qui est tout de même une façon de nous informer que ledit projet ne peut pas avoir la moindre cohérence. Cette volonté de “ratisser large” amène parfois Macron à tenir des propos surréalistes, comme lorsqu’il salue Jacques Chirac pour avoir perçu l’existence d’une “fracture sociale” en France. Cette allusion à la campagne présidentielle de 1995 est particulièrement malvenue puisque Chirac a axé sa campagne de l’époque sur la fracture sociale uniquement dans le but de battre Edouard Balladur au premier tour…avant d’oublier allègrement l’existence de cette fracture sitôt élu.  Il en va de même avec la posture « révolutionnaire » de Macron. Les vieux partis sont morts, nous dit-il, il faut renouveler le personnel politique et en finir avec les vieilles idéologies. Là encore, le discours peut être séduisant au premier abord (qui  songe à se prononcer spontanément contre le renouvellement ?). Mais il se heurte lui aussi à la réalité, d’abord parce que le mouvement En Marche de Macron va inéluctablement se transformer en parti politique (c’est en fait déjà le cas), ensuite parce que la jeunesse et la nouveauté ne sont pas des arguments en soi, sauf à supposer que quelqu’un qui n’a aucune expérience sera nécessairement plus compétent ou qu’un jeune est forcément plus efficace qu’un vieux. Rien n’empêcherait, d’ailleurs, Macron de s’entourer de gens nouveaux tout en se réclamant d’un héritage politique et philosophique, ce qu’il ne fait pas.

“Il sera nécessaire de réinventer plusieurs fois sa vie professionnelle” (Macron)

Ce qui nous amène au projet de société. Là aussi, Emmanuel Macron aurait pu dessiner clairement un projet original et cohérent consistant à aborder tous les problèmes sous l’angle de la liberté individuelle. C’est ce qu’il avait commencé à faire au tout début de son engagement, c’est ce qu’il fait de moins en moins, au point que la philosophie générale qui sous-tend sa candidature en devient assez nébuleuse. A mesure que l’on se rapproche de l’échéance de l’élection, en effet, Macron jongle de manière de plus en plus acrobatique avec son « et de gauche et de droite ». On l’a vu ainsi tenir des propos sur la sécurité, la justice, l’immigration que n’aurait pas renié François Fillon. Quand il ne veut pas être trop aspiré à droite, il décrète que la colonisation est un crime contre l’humanité ou qu’il n’y a pas de culture française ; quand il ne veut pas être trop aspiré à gauche, il envoie des clins d’œil aux opposants au mariage homosexuel ou il se lance dans des tirades sur la « tolérance zéro » (en matière de délinquance).

“Je n’ai pas peur des gens qui réussissent, j’aime les gens qui se battent” (Macron)

Mais surtout, et c’est le plus grave, Emmanuel Macron camoufle de plus en plus la réalité de son projet. Macron est un libéral mais, contrairement à ce que scande Eric Zemmour (et d’autres à droite), il n’est pas du tout un libertaire. Plus que la liberté, la notion centrale de son projet est la responsabilité individuelle, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le principe qui éclaire tout le projet de Macron est que chacun doit être intégralement responsable de son existence, de ses échecs et de ses réussites. C’est une vision de l’individu et de la société tout à fait défendable mais qu’il faut dévoiler dans toutes ses conséquences. Macron et ses soutiens la présentent toujours sous son aspect positif – libérer les énergies, faire de chaque personne « l’entrepreneur » de sa propre existence, soulager l’individu des contraintes bureaucratiques – en passant souvent sous silence l’envers de cette « libération » de l’individu, à savoir, justement, la responsabilité. La vision de la société que propose Macron est profondément et inévitablement inégalitaire. Du reste, on peut parfaitement défendre l’inégalité et considérer qu’elle peut-être juste si, précisément, elle est l’effet des efforts (ou de l’absence d’effort) des individus. Mais il faut le dire. Dans la société préconisée par Macron, il y aura des gagnants et des perdants et, s’il est cohérent, les gagnants gagneront beaucoup et les perdants perdront énormément. Il est vrai que le projet de Macron prévoit de ne pas complètement abandonner ceux qui échouent et, de ce point de vue, il est moins brutal que celui de Fillon. Ces propositions sur le chômage (renforcement de la formation des demandeurs d’emploi, contrôle accru, systématisation des radiations en cas de refus de plus de deux offres) ne nous renvoient pas à l’enfer capitaliste du 19e siècle. Encore heureux, ajoutera-t-on. Toutefois, le projet de société de Macron est fondé sur la notion d’égalité des chances qui est, rappelons-le, une notion en réalité inégalitaire puisque cette égalité des chances est censée justifier une inégalité de fait (tout le monde peut réussir mais certains échoueront). Lors de son meeting à Paris, le 17 avril, Emmanuel Macron a déclaré: “Oui, je choisis la liberté et l’égalité, la croissance et la solidarité, l’entreprise et les salariés.”. Cette phrase indique clairement à quel point le positionnement politique de Macron peut être qualifié d’utopique (au moins autant que celui de Hamon ou de Mélenchon). Il est vrai que tout projet de société démocratique repose sur la recherche d’un modus vivendi entre les différentes catégories de la population. C’est la raison pour laquelle la démocratie a pour fonction d’éviter la guerre civile. Toutefois, il existe deux façon de rechercher ce vivre-ensemble, soit en niant purement et simplement l’existence des classes sociales et  des divergences profondes d’intérêts entre ces classes sociales (ce que fait Macron), soit en assumant les oppositions de classes tout en maintenant l’idée de nation en la faisant reposer sur la notion d’intérêt général (ce que font, nous semble-t-il, Hamon et Mélenchon). Il est vrai que la deuxième position, marxiste ou néomarxiste, renferme toujours le risque de la guerre sociale, c’est-à-dire de l’élimination (autrefois physique, aujourd’hui symbolique) des classes bourgeoises. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la première position, celle de Macron (mais aussi de Fillon, au moins dans le discours) n’est pas forcément plus à même de garantir l’harmonie sociale et la paix civile car il ne suffit pas de nier les oppositions de classes pour les faire disparaître et, historiquement, tous ceux qui ont défendu cette vision ont mené une politique qui, au final, favorisait les nantis.

“Notre défi est d’acquérir la plasticité nécessaire à la réussite” (Macron)

C’est enfin dans le discours de Macron et, encore plus nettement, de ses partisans qu’apparaît le plus clairement, bien que ce soit en creux, cette option inégalitaire. Vanter la « start-up nation » (sic), faire l’éloge de la « réussite » (qui visiblement ne peut être à ses yeux qu’économique), souhaiter que les jeunes rêvent d’être milliardaires (on en voit peu déclarer qu’ils rêvent de se retrouver dans la misère) ; tout cela dessine un imaginaire. Or, l’imaginaire est un élément extrêmement puissant en politique. On ne se détermine pas politiquement seulement (ni même toujours prioritairement) en fonction d’un programme mais aussi en vertu d’une intuition générale. Que me dit ce candidat ? Quel mot utilise-t-il ? Et surtout, quels mots n’utilise-t-il pas ? Chez Mélenchon, Le Pen ou Fillon, les choses sont claires : l’égalité pour Mélenchon, la patrie pour Le Pen, la cohésion et la puissance pour Fillon. En ce qui concerne Macron, on est encore dans le flou car son champ lexical est presque toujours allusif, ce qui permet à ses soutiens de vanter son discours « positif ». En fin de compte, l’imaginaire que projette le candidat Macron n’est pas vraiment politique mais ressort souvent davantage de la publicité et du management, ce qui est vraiment désolant car il a de toute évidence les moyens intellectuels de proposer un discours plus charpenté. Ce manque de courage intellectuel amène la candidature Macron à n’être, en lieu et place de la profonde rénovation politique qu’elle prétend représenter (et qu’elle pourrait représenter), qu’un énième avatar  de la défense du « cercle de la raison », c’est-à-dire du politique conçu comme simple adaptation au monde comme il va. De ce fait, Macron est bel et bien un centriste (et un disciple de François Hollande) mais pas forcément dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire un centrisme débarrassé de ce qui le structurait encore intellectuellement chez un François Bayrou, à savoir l’héritage démocrate-chrétien. Ni gaulliste, ni démocrate-chrétien, ni socialiste, ni vraiment libéral (puisqu’il n’assume pas clairement toutes les conséquences du libéralisme qu’il préconise), Macron se condamne, à force de vouloir à tout prix paraître original, à fédérer un électorat sur des discours volontairement convenus. En ce sens, et quoi qu’il en dise, il est bel et bien un candidat de classe, le représentant des intérêts et de l’imaginaire de ceux qui vont bien, de ceux qui ont de l’argent, de ceux qui ont fait des études, de ceux qui pensent qu’évolution rime toujours avec progrès (et il est vrai qu’ils font partie du peuple français souverain autant que le reste de la population).

Emmanuel Macron est un homme honorable et certainement sincère mais nous ne voterons pas pour lui. Parce que, contrairement à ce qu’il dit, nous ne pensons pas une seule seconde que la société liquide et plastique qu’il appelle de ses vœux sera plus douce aux faibles que la société de statuts qu’il fustige (et sur laquelle il y aurait beaucoup à dire car les millions de précarisés du privé et du public n’ont certainement pas le sentiment d’être des privilégiés indûment protégés pas un statut). Si on considère que le monde est supportable, il faut voter Macron car il est sans doute le moins déraisonnable et le plus humain de ceux qui font le pari de « l’inégalité juste ». Mais nous sommes des « partageux » et nous pensons que le monde tel qu’il est n’est pas supportable. Emmanuel Macron appelle cela être d’extrême gauche. C’est cohérent dans son imaginaire et sa vision du monde. A nos yeux, il est un serviteur (honnête et intelligent) de cette bourgeoisie « progressiste » qui pense de bonne foi détenir le monopole de la raison et du progrès. Cela s’appelle le capitalisme, c’est souvent de gauche, ce n’est jamais socialiste.

3 Réponses

  1. Aline

    je ne suis pas du tout d’accord bien sûr mais vos articles sont toujours brillants. Juste un petit lien sur les mots de Macron (dont vous dites qu’au fond ils n’existent pas..). Le site de Paris Match qui analyse les discours des candidats et leurs mots parvient bien à identifier ceux d’Emmanuel Macron qui sont, sur l’économie, investissements, réformes et formation et qui, de façon plus générale, emploie plus que les autres le mot « politique ».

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