En défendant ses positions sur la Sécurité Sociale par la proclamation de sa foi chrétienne, Fillon a commis une faute politique… et religieuse.

Invité du journal télévisé de TF1, le 3 janvier, François Fillon a défendu ses propositions en matière de remboursement des soins médicaux en déclarant : « Je suis gaulliste, et de surcroît je suis chrétien, ça veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne humaine, au respect de la solidarité. ».

Le christianisme n’est pas une catégorie politique

Cette « profession de foi » saugrenue a donné lieu à des réactions qui montrent toute l’ambiguïté du « retour du religieux » dont on ne cesse de faire état depuis quelques temps. Certains se sont émus du caractère anti-laïque de la déclaration de François Fillon, ce qui signale que la confusion sur la notion même de laïcité est à son comble car il n’existe aucune contradiction entre la laïcité et le fait qu’un politicien confesse son appartenance religieuse. Ou alors il faudrait immédiatement interdire et dissoudre le Parti ChrétienDémocrate de JeanFrédéric Poisson (candidat à la primaire de la droite). Si la déclaration de François Fillon est extravagante, c’est pour une autre raison : être chrétien ne peut en aucun cas constituer un positionnement politique. Il y a des chrétiens de gauche et des chrétiens de droite, des chrétiens libéraux et des chrétiens anti-libéraux. Du reste, ceux qui défendent « l’identité chrétienne de la France » et qui se sont empressés de défendre Fillon ne semblent pas se rendre compte de leur totale incohérence. Si en effet on veut défendre l’idée d’une coïncidence entre la culture française et le christianisme (de toute façon contestable), il est absolument nécessaire de distinguer l’appartenance religieuse et l’appartenance politique puisque tous les Français n’ont pas les mêmes opinions politiques.

Culture et religion

En réalité, au-delà de son caractère opportuniste et superficiel, la déclaration de François Fillon (et les soutiens et les attaques qu’elle a suscités) pose le problème central auquel se heurtent ceux qui veulent aujourd’hui revivifier le christianisme : le christianisme est-il une religion ou une culture ? Il ne suffit pas de répondre sommairement “les deux mon capitaine” car ces deux possibilités sont en fait largement exclusives l’une de l’autre. Si le christianisme est une religion, il est en l’occurrence une foi universaliste qui interdit par définition de le confondre avec une culture, une civilisation ou une nationalité. N’importe qui peut être chrétien. Si au contraire le christianisme est une culture, voire une religion « ethnique » comme semblent le penser ceux qui identifient France et Christianisme (ou même catholicisme), alors une telle position ne peut avoir de sens que si tous les Français sont chrétiens, au moins nominalement (c’est-à-dire sans pratique religieuse), ce qui est évidemment loin d’être le cas.

Quant au lien que fait François Fillon entre son christianisme et l’impossibilité absolue qu’il puisse prendre une décision contraire à la solidarité ou à la dignité humaine, elle relèverait du comique si elle ne trahissait pas une conception aussi fausse que dangereuse de la foi. Ce qui caractérise une croyance religieuse digne de ce nom, c’est l’inquiétude, pas la certitude de son bon droit et de sa pureté morale. D’ailleurs, François Fillon ouvre par ses propos un boulevard à toutes les attaques, y compris les plus infondées, sur le christianisme. Il n’est en effet malheureusement pas difficile de trouver moult exemples de chrétiens affichés qui ont soutenu sans barguigner des décisions contraires au respect de la dignité de la personne humaine. En 1926, Paolo Ardali, un prêtre, publie un livre intitulé « Saint François et Mussolini », dans lequel il explique que le dirigeant fasciste est un nouveau Saint François, les deux personnages se retrouvant notamment dans « toutes ses qualités précieuses rassemblées par un esprit profond, supérieur, calme, serein et lumineux » (cité dans le très bon livre « Il y ont cru » de Christopher Duggan). On rappellera aussi que le recteur de l’université catholique de Milan, Agostino Gemelli, a salué avec enthousiasme les campagnes antisémites au nom de « la terrible sentence que le peuple déicide s’inflige à lui-même ».

La charité n’est pas la justice

On serait donc tenté de recommander à François Fillon de se demander dans le secret de son âme (ou en compagnie de son directeur de conscience) s’il est vraiment un bon chrétien avant de faire étalage de sa foi pour justifier quelque chose d’aussi prosaïque qu’un projet de déremboursement de certains soins de santé.

Enfin, il faut souligner l’importante différence entre la Charité (éminente vertu chrétienne qui renvoie à l’amour de Dieu et d’autrui) et la Justice (éminente catégorie politique qui invite à traiter chacun comme il le mérite). Plutôt que de grenouiller dans le bénitier de son prochain (l’auteur de ces lignes est catholique et n’a pas l’intention de voter pour François Fillon), le candidat de la droite à la présidentielle ferait donc mieux de préciser philosophiquement son projet (économiquement, on a compris qu’il s’agit de faire des économies et de relancer la croissance par l’offre) et de nous expliquer en quoi il est juste (et pas seulement en quoi il serait efficace).

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