François Fillon est un conservateur cohérent mais le monde qu’il veut sauver mérite-t-il de l’être?

Après son triomphe à la primaire de la droite, François Fillon a déclaré qu’il estimait avoir remporté une « victoire idéologique ». De fait, il revendique la radicalité de son projet et il est, en effet, un idéologue (ce qui n’est pas une insulte). Reste à déterminer quelle est l’idéologie défendue par le désormais candidat de la droite à la prochaine élection présidentielle.

Le socialisme, c’est l’individualisme, mais logique et complet (Jaurès)

Il est assez curieux d’entendre autant de commentateurs qualifier sans broncher le projet de Fillon de libéral-conservateur en ne relevant pas que ces deux termes sont antinomiques. Le libéralisme n’est pas et n’a jamais été un mode d’organisation de l’économie, c’est une philosophie qui considère la liberté individuelle comme le référent ultime de toute organisation sociale et de toute action politique. Par conséquent, le libéralisme authentique ne peut pas être foncièrement conservateur puisque cet adjectif renvoie toujours en politique à une volonté de préservation et de renforcement de normes collectives (familiales, morales, religieuses, sociales). D’ailleurs, Fillon prétend vouloir réduire considérablement le périmètre d’action de l’État mais, en réalité, l’examen de ses propositions indique que cette réduction signifie essentiellement une baisse des dépenses sociales et un allègement de la réglementation économique. Dans beaucoup de domaines, le projet de François Fillon peut être qualifié d’étatiste puisqu’il préconise une intervention massive de l’État dans les domaines de la Justice, de la Sécurité, de la Famille (il assume une politique nataliste), de l’École (renforcement du patriotisme, enseignement de l’histoire sous forme de récit national), de la Religion (mise sous tutelle administrative du culte musulman).

L’État gendarme

Mais si François Fillon n’est pas un libéral, il ne peut pas non plus être sérieusement considéré comme un réactionnaire, contrairement à ce que prétendent de manière caricaturale certains de ses adversaires. Un réactionnaire, par définition, veut ramener la société à un état antérieur désormais révolu. Or, rien n’indique, ni dans le programme de Fillon ni dans ses déclarations publiques, qu’il nourrirait le projet d’annuler purement et simplement les évolutions de la société française depuis les années 1960 (en admettant qu’un tel projet soit réalisable). En réalité, François Fillon souhaite freiner, et si possible stopper, un certain nombre d’évolutions en cours, ce qui fait de lui un conservateur au sens plein du terme puisqu’il souhaite conserver la société en l’état. Signalons d’ailleurs que le conservatisme n’a rien d’infamant puisqu’il semble plutôt logique de vouloir préserver ce à quoi on est attaché et qui nous semble précieux.

De ce fait, le positionnement politique de François Fillon ressemble beaucoup à celui du grand historien et homme politique français du 19e siècle François Guizot (1787-1874). Guizot voulait définitivement clore la Révolution Française de 1789 (ce que Napoléon avait déjà cherché à faire, à sa façon), c’est-à-dire en conserver les aspects qui lui semblaient positifs (ou impossible à supprimer) tout en évitant la poursuite de la dynamique révolutionnaire, dans laquelle il voyait un risque mortel de dissolution de la société. La source du mouvement qu’il convient de contrôler n’est pas pour François Fillon 1789 mais 1968. Tout ce que symbolise Mai 68 (libération des mœurs, émancipation de la jeunesse, individualisme, mise en cause de tous les fondements traditionnels de la société, sécularisation à marche forcée), Fillon l’accepte comme inéluctable. De ce point de vue, il n’est pas sérieux de l’accuser de rejeter l’égalité entre les sexes ou de vouloir revenir sur la légalisation de l’avortement. Il n’a rien de commun avec un Eric Zemmour. En revanche, il estime que les changements induits par Mai 68 continuent à opérer dans la société et finissent par devenir des éléments d’aliénation plutôt que de libération. Par exemple, il ne veut pas supprimer la loi Taubira sur le mariage homosexuel mais la modifier en ce qui concerne la filiation. Il est clair qu’il a en tête, non pas l’homosexualité en tant que telle, mais ce qu’il estime être un risque de généralisation de la PMA et de la GPA. De même, sa position sur l’avortement n’a rien, en elle-même, de réactionnaire puisqu’il a clairement indiqué qu’il ne reviendrait pas sur la légalisation mais qu’il était personnellement et moralement défavorable à l’avortement. Cette position n’est ni contradictoire ni scandaleuse, elle acte la légalisation de l’avortement tout en pointant le risque (discutable mais pas aberrant) d’une banalisation de celui-ci. Il en va de même de ses positions sur la religion chrétienne. Fillon n’a jamais formulé la volonté de rétablir le magistère de l’Eglise catholique sur la société française, il a seulement souligné son désir que l’effacement du christianisme ne se poursuive pas jusqu’à sa disparition.

Ce conservatisme honorable et assez cohérent peut cependant se heurter à un certain nombre de critiques. D’abord, le positionnement politique de François Fillon semble très largement inspiré par la peur. Le candidat de la droite est un homme qui voit le monde auquel il est attaché disparaître et qui souhaite désespérément le sauver de la ruine complète. Mais les solutions qu’il propose afin d’opérer ce sauvetage sont elles-mêmes caractéristiques d’un monde ancien et en voie d’évaporation. Instituer le port de l’uniforme à l’école, mettre en place une politique nataliste, faire de l’histoire un récit national, promettre la tolérance zéro dans la répression de la délinquance, construire frénétiquement des places de prison; toutes ces propositions sont très datées et ne tiennent pas compte du fait qu’il faut peut-être imaginer des solutions modernes et novatrices pour sauver l’ancien monde.

Ensuite, la société étant profondément inégalitaire, se donner comme but politique de la conserver en l’état peut signifier objectivement qu’on va conforter l’inégalité sociale. C’est ainsi que le conservatisme du 19e siècle, y compris chez ses représentants les plus brillants et respectables (comme, justement, Guizot) s’est souvent traduit dans les faits par une politique banalement favorable à une société d’ordre organisée selon les intérêts des classes dominantes (patronat, familles aisées), ce qui du reste est un positionnement classique de la droite au cours de l’histoire. On peut souligner, de ce point de vue, que l’électorat de la primaire de la droite est essentiellement composé de retraités aisés possédant du patrimoine et de membres des catégories les plus riches de la société française (cadres supérieurs, chefs d’entreprise, professions libérales). Tous ces gens ont manifestement bel et bien lu le programme de François Fillon et ils ont constaté, à juste titre, qu’il était le plus à même de préserver leur position dominante.

L’homme est mauvais sauf quand il est patron

C’est ici qu’apparaît le profond paradoxe d’un positionnement libéral-conservateur. Paradoxalement, François Fillon semble avoir une vision très pessimiste de la nature humaine quand il aborde certains sujets, comme le montrent ses positions très autoritaires dans les domaines de la Sécurité, de la Justice, de l’École ou des Mœurs ; et une vision très optimiste de cette même nature humaine quand il est question d’économie et de social, domaines dans lesquels il cherche à créer l’illusion d’une entente spontanée entre les agents économiques. La théorie selon laquelle les intérêts de tous les individus (et par extension des différentes catégories sociales) tendent à converger pour autant que l’État les laisse prendre des initiatives individuelles est le mythe fondateur du libéralisme du 19e siècle. Les différents débats de la primaire de la droite ont montré que François Fillon accorde une confiance sans limite aux riches pour investir dans la croissance économique française grâce aux réductions d’impôts, aux patrons pour prendre des décisions conformes à l’intérêt de la nation, aux salariés et à la direction des entreprises pour débattre sereinement de l’aménagement du temps de travail. Mais surtout, à peu près rien dans le programme économique et social de François Fillon ne semble destiné à favoriser la mobilité sociale qui est pourtant au cœur d’un projet libéral digne de ce nom. Il ne faut pas oublier que les grands théoriciens de l’économie libérale (surtout, là aussi, au 19e siècle) croyaient fermement que leurs préconisations économiques allaient assurer, non pas simplement une croissance forte, mais un progrès des conditions de vie pour toutes les catégories sociales et une justice sociale plus grande dans la mesure où la réussite serait mise à la portée de tous. Or, le programme économique de François Fillon, s’il est d’apparence libérale, peut aussi bien être interprété comme un programme de reproduction sociale des élites en place.

Le propriétaire, seul, est un vrai citoyen (D’Holbach, Ethocratie, 1776)

Au final, il est impossible de considérer en toute rigueur que François Fillon fait de la défense de la liberté individuelle la priorité absolue de son projet politique. Il est, à sa manière, “collectiviste” au sens où il perçoit la société comme un collectif organique et pas comme une juxtaposition d’individus dont il faudrait encourager l’inventivité et l’initiative personnelle dans tous les domaines. L’idée centrale de Guizot résidait dans la conviction que la masse du peuple était incapable de comprendre l’intérêt général de la nation (du fait de sa supposée inculture mais aussi en raison de son absence de patrimoine matériel). A la souveraineté du peuple, Guizot tendait à substituer ce qu’il considérait être le règne de la raison, incarnée selon lui par la bourgeoisie. Même si François Fillon ne remet évidemment pas en question le principe de la souveraineté populaire, la philosophie générale de son projet est là encore assez proche de la pensée de Guizot. Une méfiance profonde envers les débordements populaires (qui justifierait son intention de « rétablir l’autorité de l’État » dans tous les domaines) et la conviction que la prospérité du pays ne dépend que des décisions « éclairées » de la frange aisée de sa population.

Les classes moyennes fantômes

Il était fréquent, au 19e siècle, d’encenser les classes moyennes, mises en avant comme représentant les forces vives du pays. Mais quand on lit les auteurs de l’époque, on se rend compte que la définition des classes moyennes en question était assez fluctuante et, de toute façon, désignait fréquemment la minorité des possédants. Il est significatif que François Fillon ne cesse, lui aussi, de se référer aux classes moyennes, assimilées parfois à une « majorité silencieuse » avide de reprendre en main le destin du pays. Mais le candidat de la droite n’a en réalité jamais proposé de critère objectif permettant de définir ces classes moyennes. Au vu de son programme, si on détermine, mesure par mesure, les catégories sociales qui seraient directement avantagées matériellement par la mise en place du projet de François Fillon, il apparaît que les foyers touchant des revenus supérieurs au salaire médian seraient les grands bénéficiaires. Dans la mesure où le programme de François Fillon ne propose absolument aucune mesure dont l’objectif serait de faciliter la mobilité sociale, son projet s’apparente à une sorte de glaciation de la société française. Une France stable, immobile socialement, avec une stratification sociale et économique solidifiée et figée, voilà qui ne permet pas de qualifier le projet de François Fillon de conservateur-libéral mais plutôt de conservateur-conservateur.

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