État d’urgence, État de démence

 « Nous sommes en guerre » est d’ores et déjà le tube de l’automne, gageons que ce sera le disque d’or de l’hiver. Certes, les attentats du 13 novembre sont une horreur absolue (tout comme l’étaient, du reste, ceux de Beyrouth la veille, 43 morts et 239 blessés) et ils rendent impérieuse une réponse déterminée. Mais cette réponse doit-elle nécessairement s’exprimer par un mensonge caractérisé ? La France n’est pas en guerre puisque le Parlement français n’a pas voté la moindre déclaration de guerre. Ni le président François Hollande ni le premier ministre Manuel Valls ne sont juridiquement habilités à déclarer la guerre. C’est une façon de parler, dira-t-on, dont la fonction est de souligner le caractère particulièrement grave de la situation et la détermination extrême des autorités. Précisément, la façon de parler, surtout quand il s’agit de la parole des gouvernants, c’est une question sérieuse. Affirmer en boucle que la France est en guerre, c’est laisser entendre que toute critique adressée aux décisions de l’exécutif pourrait être assimilée à une trahison de la patrie. C’est aussi habituer la population à l’idée que tous les moyens sont bons pour vaincre l’ennemi car s’il existe des lois de la guerre, chacun sait qu’elles sont faites pour être violées. D’ailleurs, Manuel Valls a déclaré lors de l’examen par le Sénat du projet de loi prorogeant et modifiant l’état d’urgence : « Il y a toujours un risque à saisir le Conseil constitutionnel. (…) Moi je souhaite que nous allions vite ». Autrement dit, le Premier ministre de la République française sait pertinemment que les mesures que son gouvernement a mises en œuvre sont peut-être contraires à la constitution et il appelle donc les parlementaires… à ne surtout rien faire pour le vérifier.

L’Histoire c’est pour les lopettes

Depuis le 13, pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle proposition plus extravagante que les précédentes ne soit formulée par tel politicien ou tel intellectuel. Laurent Wauquiez exige la mise en place d’un Patriot Act à la française, Bruno Le Maire exige qu’on envoie l’armée de terre envahir la Syrie, Nicolas Sarkozy exige qu’on assigne à résidence les 11000 personnes faisant l’objet d’une fiche S (soupçon d’atteinte à la sûreté de l’État), Arno Klarsfeld veut généraliser les détentions administratives (détention indéfinie sans jugement). La palme du ridicule revient sans doute à Gérald Darmanin, maire LR de Tourcoing, qui a déclaré « Le Front National est un parti laxiste » (eh oui, on ne va tout de même pas confier la sécurité de la France à ces sales gauchistes). Comme si l’histoire n’existait pas. Comme si le Patriot Act américain n’avait pas engendré des violations massives des droits civiques. Comme si la détention administrative n’était pas une pratique caractéristique des dictatures, totalement incompatible avec la Déclaration des droits de l’homme. Comme si les interventions occidentales précédentes (Irak, Libye) ne s’étaient pas soldées par de véritables catastrophes. Le déni de réel est massif. On a peine à le croire mais il y a pourtant encore des personnalités, aux États-Unis comme en France, qui défendent la légitimité de l’invasion de l’Irak par l’armée américaine en 2003. Une « intervention » qui a provoqué la bagatelle de 500 000 morts selon la revue scientifique américaine Plos Medecine.

Quand on n’a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose (Céline)

A propos de « façon de parler », on remarquera que dans le vocabulaire des va-t-en-guerre, on n’attaque jamais des gens mais un abominable dictateur ou une entité ignoble. Ainsi, en 2003, ne s’agissait-il pas de s’en prendre à la population irakienne mais d’en finir avec Saddam Hussein. Ainsi, en 2011 en Libye, l’intervention militaire française était-elle présentée comme une opération de protection du peuple libyen contre Mouammar Kadhafi. Ainsi, aujourd’hui, nous annonce-t-on que l’on va éradiquer Daech. Comme si tous les soldats alignés par Saddam Hussein n’étaient que des clones du dictateur ou, au pire, des membres de sa famille. Comme si l’aviation française n’avait bombardé en Libye que des reproductions de kadhafi. On parle souvent des éventuels « dommages collatéraux » (toujours, bien entendu, « très circonscrits »), des possibles victimes civiles (invariablement « très peu nombreuses ») mais jamais des soldats. Or, et il est stupéfiant de devoir le rappeler, quand on attaque militairement un pays, les soldats ennemis sont des êtres de chair et d’os, des époux, des pères, des fils. Rien ne permet de penser que les soldats libyens que nos avions ont carbonisé dans leurs véhicules militaires étaient tous de fervents partisans de la dictature de Kadhafi. Il est même hautement probable qu’il n’en était évidemment rien. Mais visiblement, cela ne gêne pas les mêmes personnes de coller des photos de poumons cancéreux sur les paquets de cigarettes et de parler pudiquement de « frappes » quand il s’agit de brûler vif ou de démembrer des individus. Nous proposons donc qu’à chaque fois qu’une personnalité se prononcera à la télévision pour une intervention militaire, une image de cadavre déchiqueté soit projetée sur l’écran, qu’au moins tout le monde sache clairement ce que l’on fait.

La mort est si belle (pour les autres)

On s’est beaucoup moqué du président américain George W. Bush après qu’il ait déclaré sa fameuse « guerre à la terreur », ses poses martiales infantiles, son axe du mal, sa géopolitique de classe primaire. On sentait bien que tout cela l’excitait un peu. Quoi de plus romantique que d’envahir l’Irak ? Et pourtant, on assiste depuis le 13 novembre, en France, à des scènes tout aussi ridicules, des hommes politiques rivalisant à celui qui paraîtra le plus inflexible, des journalistes qui se creusent la cervelle pour trouver chaque jour un nouveau terme infamant pour qualifier les djihadistes (« barbare » sera bientôt considéré comme trop faible voire « munichois »), des parlementaires qui déclarent solennellement (et en arrivant à ne pas rire) que, eux, ce qu’ils veulent c’est protéger la France contre les attentats, comme si leurs adversaires avaient sérieusement pour objectif de rendre la France le plus vulnérable possible aux attentats. Combien, d’ailleurs, de ces intellectuels, politiques, éditorialistes qui embouchent leur clairon enverront leurs fils se faire tuer au Moyen-Orient, combien iront eux-mêmes combattre pour la patrie ? Décidément, relisons Voyage au bout de la nuit de Céline, ce grand roman antimilitariste, et si pour le « héros » du livre, Bardamu, « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches », demandons-nous si la fièvre guerrière n’est pas la noblesse mise à la portée des poltrons.

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