Comme on le sait, qui veut faire l’ange fait la bête. Malheureusement pour la démocratie, en politique, qui communique fait souvent l’andouille. Dans ce domaine, l’actuelle majorité tient apparemment à perpétuer dignement la longue tradition de l’ânerie politicienne. En 2018, le député LREM Jean-Pierre Pont a solennellement conjuré les cheminots de ne pas faire grève en raison des risques d’attentats.

La stupidité et l’emphase faisant toujours bon ménage, l’élu de la république s’est fendu d’une lettre aux syndicats dans laquelle il soulignait que « je considère comme un devoir, en tant que député, de vous rappeler que la France est actuellement en guerre. » L’avantage de cette phrase, une fois vaincue la crainte du ridicule, est qu’on peut la placer après n’importe quoi. Des contestataires manifestent ? Je considère comme un devoir de leur rappeler que la France est actuellement en guerre. Vous n’avez pas aimé votre repas de ce midi ? Je considère comme un devoir de vous rappeler que la France est actuellement en guerre.

Monsieur Pont s’en va-t-en guerre

Apparemment content de lui, M. Pont a récidivé le 6 janvier 2020 en déclarant, avec son sens de la mesure proverbial, à propos des appels à la grève dans certaines raffineries : « Pour moi, prendre la France en otage, c’est tout à fait illégal. Et, évidemment on va peut-être me critiquer, ce sont des faits de terrorisme. » On est heureux de constater qu’il n’a pas totalement perdu le sens des réalités, il est au moins conscient qu’on va « peut-être » le critiquer. Jamais deux sans trois, on attend donc avec impatience la prochaine intervention brillante de ce député (que l’on pourra alors rebaptiser Jean-Pierre Triple Pont). D’après nos sources, elle pourrait bien porter sur les liens occultes noués entre la CGT et Al-Qaïda (Franz-Olivier Giesbert prépare déjà son éditorial).

Sauvons la planète, abattons un cheminot

Les grèves alimentent visiblement l’imaginaire paranoïaque de nos camarades centristes puisque, récemment, des partisans de M. Macron ont tout simplement accusé la grève à la SNCF d’aggraver le changement climatique. Eh oui, ces satanés cheminots sont décidément diaboliques. Non seulement ils augmentent de manière parfaitement irresponsable les risques d’attentats mais, en même temps, ils en profitent pour détruire la planète. Écœurant.

Peut-on aller encore plus loin dans la mauvaise foi délirante ? Dans Le Monde du 15 janvier, Valérie Oppelt, candidate aux prochaines municipales à Nantes, relève fièrement le gant en déclarant (à propos de la réforme des retraites) : « Sur le terrain, une majorité silencieuse nous dit de ne pas lâcher ». On a bien lu : la majorité silencieuse lui parle. Comment un tel prodige est-il possible ? On en est réduit aux conjectures. Sans doute Mme Oppelt entretient-elle un lien mystique avec la majorité silencieuse qui lui permet de s’entretenir avec elle en faisant l’économie du pauvre instrument qu’est le langage. Notons d’ailleurs que la majorité silencieuse bavarde mais pas n’importe où : elle ne consent à parler que « sur le terrain ».

La Majorité Silencieuse, le Terrain et la Fée Clochette

Tout comme le jardin d’Eden ou l’Ile aux enfants, le Terrain est un lieu enchanté que personne ne parvient à localiser avec précision. Sa nature magique tient à ceci : si vous êtes un politicien et que vous vous aventurez sur le Terrain, vous n’y rencontrez que des gens qui sont absolument d’accord avec vous dans tous les domaines. Il faut dire que le Terrain est la contrée mystérieuse où habite cette peuplade non moins énigmatique : la majorité silencieuse. La population rejette le projet de réforme des retraites ? Peu importe, la majorité silencieuse est formelle : la population soutient avec ferveur cette réforme. La population est avide de travailler plus longtemps. Elle ne souhaite qu’une chose : rester sur le Terrain pour se tuer à la tâche jusqu’à 70 ans.

Résumons : la majorité silencieuse s’exprime bruyamment mais seulement dans un lieu qui n’existe pas qu’on appelle le Terrain. C’est limpide. Vous pourriez en déduire que le « débat démocratique » se réduit souvent à un jeu de dupes fait de rhétorique creuse et de mensonges éhontés. Mais il ne faut pas faire une chose pareille car je considère comme un devoir de vous rappeler que la France est actuellement en guerre.

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