A vrai dire, on s’en doutait un peu. Depuis le début, lors de la campagne présidentielle, l’opposition de l’ancien monde (obscurantiste, mensonger, abject) et du nouveau monde (sain, transparent, honnête) proclamée par Emmanuel Macron et ses partisans sentait la poudre de perlimpinpin. On voyait bien qu’il ne s’agissait que d’une synthèse bancale de deux lieux communs : « Désormais on fera de la politique autrement » (promesse lancée la main sur le cœur par absolument tous les candidats de tous les bords à toutes les élections depuis des décennies) et « Le monde a changé » (tarte à la crème qui sert immanquablement de prélude à l’annonce de nouvelles désagréables comme le recul de l’âge de la retraite, la baisse des allocations chômage ou le déremboursement d’un médicament).

Le monde a changé (Nicolas Sarkozy, 2007)

Toutefois, le cynisme n’étant pas toujours de bon conseil, on pouvait se dire qu’il fallait laisser sa chance à Emmanuel Macron et à ses Marcheurs. Mais alors que le président Macron a déjà accompli la moitié de son mandat, force est de constater que le nouveau monde a des relents de naphtaline. Le nouveau monde macronien, c’était bien sûr le fameux « et de gauche et de droite » que des commentateurs à la servilité comique n’ont pas hésité à rapprocher de la dialectique hégélienne. Mais c’était aussi une série de promesses de nature plus morale que politique : bienveillance, écoute, refus de la langue de bois, respect de l’adversaire

Le monde a changé (François Hollande, 2014)

La bienveillance ? Elle s’est vite envolée, avec le respect des adversaires, comme un serment d’amour un peu trop vite déclamé. Ministres, parlementaires, simples militants, ils ont tous bien vite retrouvé les vieux réflexes de culpabilisation, de stigmatisation et de caricature de l’adversaire. A les entendre, les oppositions politiques sont intégralement constituées d’ignobles populistes irresponsables, les médias critiques sont scandaleusement politisés (tandis que les médias amis sont des remparts de la démocratie), les manifestants sont des hordes haineuses (et même des bandes d’assassins selon le ministre de l’intérieur Christophe Castaner), les syndicats ne représentent que les intérêts catégoriels d’égoïstes défendant bec et ongles leurs privilèges.

On a pris en France l’habitude de la plainte (Emmanuel Macron)

La ministre Marlène Schiappa a parfaitement résumé la conception que se font les macronistes de la bienveillance quand elle a appelé les responsables politiques français à choisir entre leur pays et leur parti, indiquant ainsi que tout citoyen devrait considérer comme un devoir patriotique de soutenir le président Macron. Il en ressort donc que tout opposant est un traître à la nation, ce qui est bien pratique mais assez peu bienveillant (et pas du tout démocratique). C’est en fait toute la vision macroniste de la vie politique qui s’exprime dans l’injonction pompeuse de Madame Schiappa. Les Marcheurs incarnant par définition la raison et l’intérêt général, ils ne peuvent supporter la présence que d’opposants « raisonnables ». Un opposant raisonnable est un opposant qui est prêt, en échange de très menus accommodements, à rejoindre la majorité présidentielle et donc à cesser de s’opposer.

Le monde a changé (Emmanuel Macron, 2018)

C’est ainsi que Laurent Berger, le dirigeant de la CFDT, a été considéré comme un opposant raisonnable par tout le camp macroniste tant qu’il s’est contenté d’exprimer de temps à autres son opposition à certaines décisions gouvernementales sans en tirer aucune conséquence. Mais dès qu’il a appelé à manifester contre la décision du Premier Ministre d’instaurer un âge d’équilibre de départ à la retraite, la CFDT s’est métamorphosée aux yeux des macronistes, cessant instantanément d’être un syndicat réformiste raisonnable pour devenir une organisation corporatiste déraisonnable. On peut donc en conclure que la bienveillance des Marcheurs se résume à considérer avec sympathie ceux qui sont presque d’accord avec eux.

Certains sont en grève parce qu’ils ne comprennent pas tout (Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation qui, lui, bien sûr, comprend toujours tout)

Le refus de la langue de bois ? Les parlementaires de la La République en Marche, le parti présidentiel, se signalent par leur enthousiasme débridé dans l’usage de formules toutes faites et l’emploi d’arguments si audacieux qu’ils en frisent souvent le ridicule. L’une accusera ainsi les grévistes de la SNCF d’aggraver le changement climatique (finalement, en matière de ridicule, ils font plus que friser) tandis qu’un autre qualifiera l’irruption pacifique dans un hôpital de manifestants en fuite devant la police d’attaque criminelle contre un établissement de santé. De manière générale, toute critique de la politique gouvernementale ne pourra s’expliquer que par la mauvaise foi ou la bêtise. Dans ce dernier cas, il conviendra de faire « la pédagogie des réformes », autre très vieille expression qui consiste à expliquer à ceux qui ne sont pas d’accord que leur scepticisme n’est que le symptôme de leur inculture et de leur stupidité.

On ne peut malheureusement pas reprocher aux partisans d’Emmanuel Macron de mentir, d’être de mauvaise foi, de prononcer des petites phrases mesquines, de débiter de la langue de bois dès qu’ils ouvrent la bouche. Après tout, leurs opposants font exactement la même chose. En revanche, on peut leur reprocher d’avoir construit leur identité politique sur la promesse solennelle d’en finir avec ce genre d’attitudes. La promesse n’est pas tenue, loin de là, et ils ont tant insisté sur leur prétendue originalité et leur supposée intégrité que la triste médiocrité de leurs pratiques réelles ne pourra que fragiliser la démocratie elle-même.

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