Paradoxalement, les Français détestent François Hollande alors qu’ils sont d’accord avec lui sur tous les sujets.

Étant farouchement opposés à la politique de François Hollande et de ses gouvernements successifs, récusant complètement les bases théoriques de son action tout autant que cette action même, nous nous sentons particulièrement autorisés à poser la question aux Français : mais que reprochez-vous au juste au Président ? En effet, sondage après sondage, enquête d’opinion après enquête d’opinion, ce qui ressort clairement, c’est qu’une très nette majorité de Français approuvent pleinement les orientations de François Hollande et de Manuel Valls. Ce qui n’empêche pas ces mêmes Français de vouer aux gémonies le Président et le Premier ministre.

Si les révoltés sont justement les pauvres, qu’y faire ? (Georges Bernanos)

Dans le domaine économique et social, les grandes orientations du socialisme dit de gouvernement – dérégulation modérée, tentative de maîtrise des dépenses publiques, lutte contre le chômage érigée en totem et baisse des impôts présentée comme un idéal absolu (quitte à les augmenter dans les faits), assouplissement du code du travail, réduction de la dette et souci de rassurer les marchés financiers, maintien d’un filet de protection sociale assez important – sont plébiscitées par la plus grande partie de nos compatriotes. Certes, on arguera que c’est l’absence de résultats que l’on reproche au pouvoir mais l’argument est peu convaincant dans la mesure où, sur tous les points évoqués, le pouvoir actuel fait à peu près aussi bien (ou aussi mal) que ses prédécesseurs de gauche comme de droite. Hollande n’a tout de même pas inventé le chômage de masse et, après tout, il n’a fait que promettre une inversion de la courbe du chômage qui semble être en train de se produire (même si cela ne changera absolument rien au problème structurel). En tout cas, cela n’explique en rien la violence et l’unanimité du désaveu.

Dira-t-on alors que le discrédit du Président tient au fait que les promesses du candidat Hollande n’ont pas été tenues, du « mon ennemi c’est la finance » (qui peut difficilement être considéré comme une promesse) à la renégociation du traité européen sur la discipline budgétaire ? Là encore, l’argument est un peu court car il ne pourrait expliquer que l’amertume des électeurs socialistes modérés, ceux de « la gauche de la gauche » n’ayant jamais entretenu d’illusions sur la radicalité hollandaise et ceux de droite s’en tamponnant superbement le coquillard. Or, les quelques soutiens que conserve François Hollande dans l’opinion appartiennent justement (les fameuses enquêtes d’opinion nous en informent aussi) à ce marais socialiste de sympathisants de centre gauche qui ne craignent rien tant que le grand soir. Autrement dit, les seuls qui auraient quelque titre à se proclamer déçus sont précisément ceux qui continuent à soutenir vaille que vaille.

A-t-on jamais vu l’homme d’ordre faire de l’ordre ? (Georges Bernanos)

Dans le domaine régalien, culturel ou « sociétal », le constat est le même. Les Français réclament globalement une sorte de fermeté humaniste qu’incarne plutôt bien Manuel Valls. Ils souhaitent un contrôle de l’immigration mais demandent que les immigrés soient traités convenablement, ils exigent une baisse de la délinquance mais ne réclament pas le rétablissement de la peine de mort ou l’emprisonnement à vie pour vol de portable. Les enquêtes d’opinion (toujours elles mais chaque époque a les oracles qu’elle mérite) indiquent que si on demande aux Français, par exemple, s’ils trouvent la justice trop laxiste, ils répondent majoritairement, ô surprise, que oui la justice est beaucoup trop laxiste (ovations de joie à droite) mais quand on les interroge sur des mesures très répressives précises, ils se surprennent à éprouver une certaine sympathie pour la Ligue des droits de l’homme (soulagement à gauche). Ils considèrent de même qu’il y a trop d’étrangers en France mais s’émeuvent très correctement devant une photo d’enfant syrien mort noyé. Ils se foutent comme de l’an quarante du mariage homosexuel et donc, dans le doute, l’approuvent majoritairement.

Pour ce qui est de l’incarnation, François Hollande ne s’en est pas si mal tiré et d’ailleurs, là aussi, il faudrait tout de même savoir. Nicolas Sarkozy était trop familier et Hollande est trop effacé, Sarkozy trop anormal, Hollande trop normal, Sarkozy trop clivant, Hollande trop pusillanime. A ceux qui regrettent la noblesse hiératique de nos présidents d’antan, nous suggérons de consulter quelques vidéos d’époque, de Chirac faisant le bouffon avec son histoire « abracadabrantesque », à Mitterrand se laissant appeler « Tonton », en passant par Giscard se tapant un bœuf à l’accordéon. Tout le monde, du reste, a reconnu qu’à l’occasion des attentats, Hollande a su faire preuve d’une certaine majesté présidentielle (il est vrai qu’il n’allait tout de même pas lancer une blague de Toto pendant un enterrement).

Bref, les Français sont pour les services publics et contre les impôts, pour les infirmières, les instituteurs, les policiers et les soldats mais pour une réduction du nombre de fonctionnaires, pour la guerre en Syrie mais contre les morts en général, contre les étrangers et contre le racisme, contre la sodomie mais pour les homosexuels, pour la sécurité mais contre les fouilles au corps, pour les églises mais contre les curés, contre les journalistes mais pour la télévision, contre les députés mais pour la démocratie, contre Bruxelles mais pour l’Europe. En somme, ce sont de braves gens, de dignes représentants de la classe moyenne (c’est-à-dire du stade ultime de l’évolution), des centristes bon teint, des hollandais.

Non, décidément, rien n’explique objectivement la haine et le mépris dont François Hollande est l’objet. Alors, que nous a-t-il fait, cet homme qui, selon nous, a massivement déçu seulement sur un point : contrairement à ce que nous serinent les journalistes depuis des années, en fait il n’est pas drôle du tout ?

Je pressens un temps où l’on ne comprendra plus qu’à peine ce qui nous paraît vital aujourd’hui. (André Gide)

Eh bien, cette hargne si curieuse envers François Hollande doit, nous semble-t-il, nous alerter sur la sensibilité de l’opinion vis-à-vis de la démocratie. En effet, on glose beaucoup sur la déconnexion entre les politiques et les citoyens mais on l’impute toujours aux politiciens, supposés hors-sol, coupés du réel et ainsi de suite. Ce n’est évidemment pas tout à fait faux mais il y aurait lieu aussi de s’interroger sur la déconnexion des citoyens et de leurs aspirations affichées. La fin des idéologies tant célébrée est en train de révéler son véritable visage et ses conséquences pratiques. Fondamentalement, les gens ne votent pas pour une courbe de croissance ou une baisse des taux d’intérêt. Bien entendu, ils souhaitent que leurs conditions de vie s’améliorent mais cela ne les empêche pas de faire, bon mal an, mauvaise fortune bon cœur, tant sont intériorisées toutes les vieilles lunes qu’on leur a accroché au cœur afin qu’ils supportent poliment l’injustice et l’inégalité. Vous savez, la dignité, l’amour du travail bien fait, le respect de soi, le bon sens, le réalisme, toutes ces idoles qu’on jette aux gens de rien comme on lance un os à un chien galeux en sachant qu’il nous en léchera les pieds de reconnaissance. Il leur faut du rêve, aux gens, pour supporter la dure loi d’airain de la médiocrité démocratique. Et quand on ne leur donne plus de rêves aimables (la justice, l’égalité, la reconnaissance), il y a fort à craindre qu’ils se reportent sur des songes plus sulfureux (le chef providentiel, la pureté, l’unanimisme). Or, François Hollande est un gestionnaire scrupuleux, un bon père de famille qui fait ce qu’il peut et s’excuse de ne pas pouvoir plus. Nous ne nous en satisfaisons pas puisque ce que nous voulons c’est la révolution (et à vue de nez, ce n’est pas pour tout de suite, Nuit Debout rest in peace). Mais les Français, ceux qui haïssent Hollande tout en étant d’accord avec lui sur à peu près tout, que veulent-ils ? Après tout, les politiques font ce qu’ils peuvent pour en donner, du rêve qui ne coûte rien, un coup d’identité nationale par ci, un coup de Je suis Charlie par là, un Euro de football avec des hooligans très méchants qu’on peut mépriser en toute bonne conscience.

Il faut que les gens choisissent, soit ils veulent le juste milieu, ce qui est parfaitement respectable, et alors qu’ils cessent de geindre et de s’indigner et qu’ils choisissent raisonnablement entre un juste milieu hollandais et un juste milieu juppéiste. Soit ils considèrent vraiment que la situation est intolérable et, dans ce cas, qu’ils ne restent pas au milieu du gué, on entre alors dans le domaine des choix tragiques. La lutte des classes ou le dialogue social, le protectionnisme dans tous les domaines ou la libre circulation, la lutte contre l’inégalité ou la méritocratie (non, il faut le dire et le répéter, ce n’est pas compatible, la méritocratie c’est le libéralisme bien compris), la guerre au crime ou la société de liberté (non, il faut le dire et le répéter, la sécurité n’est pas la première des libertés).

Respect à toi François Hollande, adversaire honorable, chantre énigmatique d’un cercle de la raison compatissant, chef de guerre débonnaire, Pompidou sans culture littéraire, ami du patron et de l’ouvrier, de l’artisan et du haut fonctionnaire, authentique représentant du point zéro de l’unité nationale, boute-en-train de salles des fêtes, amant honteux, génial publicitaire ayant réussi à faire de Bernard Cazeneuve (dit Droopy) une star ; l’histoire te rendra raison car tu n’as pas rien fait, tu t’es seulement ingénié à peu faire, ce qui, les enquêtes d’opinion sont formelles, répond aux vœux profonds de la nation ingrate.

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