Dans la catégorie des incongruités idéologiques, l’épidémie de Covid-19 a incontestablement apporté une innovation majeure : le médicament de droite. Depuis que le professeur Raoult s’est lancé dans une croisade pour imposer son traitement à base d’Hydroxychloroquine, on a pu constater que, en dehors des habituels cercles complotistes prêts à croire n’importe quoi pourvu que ce soit intensément improbable, une grande partie des soutiens de l’acariâtre sommité se recrute à droite et à l’extrême droite.

La droite marseillaise, la députée Valérie Boyer en tête, est vent debout pour soutenir son professeur (directeur de l’IHU Méditerranée Infection de Marseille) dans un curieux mélange d’enthousiasme mystico-scientifique et de régionalisme obtus (si Didier Raoult n’est pas Parisien, il a forcément raison). C’est à se demander si Mme Boyer (douteuse chrétienne qui, en 2017, recommandait aux fidèles de « profiter » de la période du carême pour méditer le programme de François Fillon) ne va pas troquer sa proverbiale croix catholique pour un badge « Je suis Chloroquine ».

Make Hydroxychloroquine Great Again

A l’étranger, les deux principaux défenseurs du traitement de Didier Raoult sont Donald Trump et le président d’extrême droite du Brésil, Jair Bolsonaro. Ce dernier a même brandi, devant un groupe de ses partisans, une boîte d’Hydroxychloroquine comme s’il présentait une sainte relique. Aux Etats-Unis, le refus de porter un masque et la confiance en l’Hydroxychloroquine valent engagement public pour le Make America Great Again et contre l’ignoble politiquement correct démocrate (car, oui, ce médicament ne combat pas seulement le Covid-19, il immunise aussi contre les effets du politiquement correct).

Au-delà du ridicule de la situation, cette idéologisation d’un médicament (ou d’une molécule) souligne un grave problème démocratique. Le régime démocratique n’a de sens que dans la mesure où, face à des problèmes clairement identifiés, les citoyens débattent puis choisissent les solutions qui leur semblent les plus appropriées, la somme de ces solutions dessinant ce qu’on appelle un projet de société.

Or, sur de très nombreux sujets (à vrai dire, presque tous), il paraît absolument impossible de s’entendre sur la définition des problèmes. Il en va ainsi, par exemple, de la sécurité. En lisant les différents journaux, en écoutant les experts et les politiciens, on se rend compte qu’une grande partie des « débats » porte sur des « constats incompatibles », c’est-à-dire sur la définition de la réalité. La délinquance augmente-t-elle ? Les peines de prison sont-elles appliquées ? Le taux de récidive est-il élevé ? Des quartiers entiers sont-ils des zones de non droit ? La police est-elle violente ? Les réponses à ces questions devraient logiquement découler d’une analyse des faits mais elles donnent lieu à des affrontements virulents et sans fin. Autrement dit, nous sommes incapables de débattre sérieusement des solutions puisque nous ne sommes même pas d’accord sur la réalité des problèmes.

Réalité de droite contre réel de gauche

Dès lors, en l’absence de toute réalité factuelle commune, les prises de position se font à l’aveugle, en fonction du positionnement idéologique de principe de chacun. Par conséquent, si on est de droite, on va se sentir obligé de soutenir que la délinquance augmente, que la justice est laxiste et que les violences policières n’existent pas. Si on se sent de gauche, on va proclamer exactement le contraire puisque… on n’est pas de droite. Et ainsi de suite. L’Education nationale ? Le niveau baisse si on est de droite, il monte si on est de gauche. L’immigration ? Elle explose si on est de droite, elle est stable si on est de gauche.

De ce point de vue, la ferveur des partisans inconditionnels de l’Hydroxychloroquine n’est qu’un cas limite où la totale incompétence des individus qui se prononcent fanatiquement pour (ou contre) ce traitement ne fait que rendre particulièrement flagrant le grotesque de leurs certitudes.

Face au Covid-19, Bolsonaro s’en remet à Dieu… et à l’Hydroxychloroquine.

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